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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Elle avait grandi enchaînée dans les limites tristement terrestres d’une résidence de banlieue californienne. Curieuse de nature, Rosa avait passé son enfance à explorer les égouts, les maisons en construction et les granges des voisins. Passionnée de lecture, elle avait dévoré la collection de petits livres d’or et les aventures de Tom Sawyer avant de passer aux albums Les Pourquoi et Comment des merveilles du monde de son frère aîné, où elle découvrit un chapitre entièrement consacré à l’aviation. Ce fut le coup de foudre.

L’atmosphère du comté d’Orange était encombrée d’une foule de choses, notamment de produits pétrochimiques, mais aussi d’avions militaires, d’hélicoptères et de long-courriers. Chaque fois qu’un de ces appareils passait dans le ciel, Rosa s’immobilisait. Elle levait la tête, le cou tendu, la main en visière, tel un soldat devant son supérieur. « F-104 », annonçait-elle, ou bien : « On dirait un DC-8. » Elle apprit à les reconnaître à leurs silhouettes et aux longues queues blanches qu’ils traînaient derrière eux dans le bleu du firmament.

D’un caractère entier qui jamais ne se contentait de demi-mesures, Rosa étudia l’histoire intégrale de la conquête du ciel, depuis les premiers balbutiements des frères Montgolfier jusqu’à la technologie de pointe de l’aérospatiale.

Son obsession déconcertait ses amis. Ses parents, eux, ne s’en rendirent jamais compte. Comme tout ce qui la concernait, d’ailleurs. Son père était programmeur dans une compagnie d’électronique. Sa mère jouait au bridge avec des femmes dont la peau hâlée avait acquis la texture du vieux cuir et dont le visage, tendu comme une peau de tambour par les liftings à répétition, évoquait les masques perpétuellement figés des mannequins de vitrines. Rosa s’imaginait aux commandes d’un Fokker en train de mitrailler les barbecues et garden-parties de ses parents. Exterminées, les grosses huiles faraudes aux haleines empestant le Davidoff et le Johnny Walker ; anéanties, les nymphettes sur le retour, aux cuisses plissées sous leurs shorts pastel. Elle s’élèverait au-dessus de tout cela.

Ses parents détestaient l’avion.

Ils avaient de la famille sur la côte Est – mamy Perry dans le Wisconsin, mémé Hagstrom en Floride. Parfois, ils allaient leur rendre visite. En voiture. Ils traversaient le désert. Les mornes paysages de champs, de prairies. Rampants cloués au sol. Forcés de subir les publicités agressives des motels et des McDonald’s. Au lieu de survoler toutes ces horreurs !

Rosa, pendant dix ans – de sept à dix-sept ans –, supplia ses parents de voler, au moins une fois, un été. De laisser la voiture au garage ; il faisait si chaud, dans la voiture ; le voyage était interminable. L’avion éviterait des journées de fatigue et d’ennui. L’avion transformerait la torture en extase.

— Mais en voiture, objectait sa mère avec une patience exaspérante, on peut profiter du paysage.

Rosa avait envie de hurler. Ils le connaissaient par cœur, ce paysage ! Ils auraient pu décrire chaque tronc de chaque arbre le long de chaque route. Quelles surprises pourrait-il encore leur réserver ? Un nouveau tipi de béton ? Un nouveau cactus dans le désert ?

Pour se consoler, elle planifiait son avenir. D’abord, l’université. Elle étudierait… eh bien, tout ce qu’il faut étudier pour devenir pilote. Les maths, l’aérodynamique… Elle avait une bonne vue. Elle trouverait un job dans l’aéronautique civile. Et de là, elle arriverait bien à se hisser dans un cockpit.

Et puis, tout arrive, dix jours avant son dix-huitième anniversaire ses parents lui annoncèrent une nouvelle visite en Floride.

— Cette fois, on y va en avion.

Rosa était excitée comme une puce. Tout juste si elle put fermer l’œil jusqu’à la date prévue. Enfin, le grand jour arriva. Le voyage jusqu’à l’aéroport de Los Angeles fut en lui-même une nouveauté. Ensuite, place à l’aventure…

De la salle d’attente à la porte d’embarquement, elle put étudier en détail les robes argentées des Vanguard, des Convair, des 707. Au sol, ils semblaient massifs, pesants, hors de leur élément, comme des baleines échouées. Par la magie de la vitesse et de l’altitude, ils devenaient d’élégantes comètes traînant derrière elles leur chevelure lactée. Rosa tremblait d’excitation en les voyant prendre leur envol sur les pistes.

L’annonce de l’embarquement la fit sursauter. Après avoir attendu une éternité, le moment fatidique paraissait arriver presque trop tôt.

Leur avion était un Douglas DC-8 Super 61, une version améliorée du DC-8 classique. Rosa avait choisi une place près d’un hublot et elle eut tout le loisir d’observer avec une attention aiguisée les bagages qu’on déchargeait d’un chariot pour les empiler quelque part sous les sièges des passagers. Aucun bruit ne lui échappa : la fermeture finale des portes, le ronronnement des réacteurs, le grondement des roues quand l’appareil commença à se diriger vers la piste.

Elle put voir l’asphalte de la piste quand l’avion se mit en place pour le décollage. Un long ruban vide, étrange route pour cet engin puissant. Les hôtesses expliquèrent l’utilisation des masques à oxygène et avertirent les passagers que les coussins de leurs sièges pourraient, le cas échéant, servir de flotteurs. L’attention de Rosa dériva un instant. Des flotteurs ? Pour quoi faire ? Elle était venue pour voler, pas pour barboter.

Enfin les réacteurs se mirent à hurler. Les vibrations envahirent les moindres recoins de la carlingue : la cloison, le hublot, son siège, elle-même. L’engin amorça sa course.

Rosa n’était pas prête pour cette brutale accélération. Vu de l’extérieur, les décollages semblaient aisés, élégants. De l’intérieur, tout devenait souffrance, effort, pression. Les ailes, qui avaient l’air si solides, se balançaient et tremblaient sous la poussée de l’air. Le fuselage cliquetait comme si chaque boulon était sur le point de se dévisser.

Ce fut à ce moment que Rosa commença à se poser des questions.

Ces tonnes de ferraille pouvaient-elles vraiment être plus légères que l’air ? Cet engin fragile serait-il capable de voler à deux mille mètres au-dessus de la Terre ?

Elle avait foi en l’aviation. Elle n’était pas sûre, en revanche, d’avoir foi en l’invulnérabilité des pièces du moteur fabriquées par des hommes transpirant dans leurs bleus crasseux sur leur chaîne de montage.

Mais quand les roues quittèrent la piste…

elle volait.

Le DC-8 s’éleva avec la rapidité d’un ascenseur. Le sol parut s’enfoncer à une vitesse ahurissante sous les yeux écarquillés de Rosa.

Ses paumes devinrent moites. Elle les essuya nerveusement sur sa jupe.

Une boule s’était formée au creux de son estomac. Je vole, se dit-elle. Je vole pour de bon. Je suis dans les airs, comme un oiseau. Los Angeles s’étalait au-dessous d’elle, son quadrillage régulier s’effaçant peu à peu sous la brume jaunâtre de la pollution. L’avion vira sur l’aile au-dessus du Pacifique. Les parents de Rosa feuilletaient des magazines. Incroyable, songea Rosa. Ils n’étaient pas plus émus que s’ils attendaient leur tour dans la salle d’attente d’un dentiste ! Ils ne se rendaient même pas compte qu’ils étaient dans un cylindre de métal, en train de survoler l’océan !

L’avion continua à s’élever en décrivant une boucle avant de mettre le cap sur l’est.

Une hôtesse vint leur proposer des boissons non alcoolisées.

— Non, merci, dit Rosa.

Elle se sentait curieusement patraque, tout à coup. Chaude, étourdie. Son regard glissa vers le hublot puis revint sur ses genoux. Si elle ne regardait pas par la vitre rayée, elle ne verrait pas le sol. Elle serait moins consciente de la distance qui la séparait de la Terre. De la chute vertigineuse que l’avion accomplirait – s’il tombait.

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