Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Il régnait une sorte d’aigreur profondément déplaisante dans la pièce. William avait hâte de sortir de là. Il songea à Miriam ; assise à une table, seule, elle remuait distraitement sa cuillère dans son bol de potage (elle ne digérait pas les haricots). Miriam, qui avait deviné son secret.
Il songea à Rosa Perry Connor, tout près de là, se débattant pour sortir de son cocon d’hibernation.
Il songea au Monde supérieur.
De retour dans la caravane, il fit de son mieux pour répondre aux questions de la vieille dame.
Elle voulait plus qu’il ne pouvait donner. Elle voulait connaître l’architecture de l’univers. Il se sentait entravé par les mots ; mais il s’évertua à traduire en langage simple sa propre appréhension, toute récente, du temps et de l’espace.
Nous vivons dans un puits du temps, expliqua William. Faites appel à votre souvenir le plus enfoui, Miriam, le plus ancien, qui remonterait à votre plus petite enfance. À présent, songez à toutes les heures qui se sont écoulées depuis, toutes les secondes égrenées à toutes les pendules de toutes ces années. Un océan de temps. Doublez ce temps, dit-il, et doublez-le encore, et multipliez-le par cent, par mille ; malgré cela, Miriam, vous n’aurez même pas égratigné la couche superficielle du passé. Multipliez-le par un nombre si grand que la page de votre cahier ne serait pas assez large pour le contenir, et peut-être que vous pourrez atteindre le jurassique ou le paléolithique, quand la planète n’était peuplée que de monstres préhistoriques, mais cette période ne représente qu’une brève seconde dans son histoire. Multipliez-le encore et encore et, finalement, vous arriverez à l’aube des temps, puis à la naissance de la Terre, planète en fusion, puis à la formation du Soleil. Et multipliez-le encore : les éléments qui créeront le Soleil et tout le système solaire sont forgés dans l’incommensurable fonderie d’une supernova. Et malgré cela, il ne s’est pas écoulé plus d’un grain de sable dans le grand sablier du Temps lui-même.
— C’est vertigineux, murmura Miriam.
Et l’espace, poursuivit William, était un mystère ; le mystère de l’infini. La Galaxie n’était qu’un atome parmi les milliards de galaxies ; le Soleil, une étoile parmi des milliards d’étoiles…
— C’est trop, William ! Comment pouvez-vous supporter tout ça ?
La voix de Miriam était faible et triste.
— On se sent si seul.
Mais de cet amalgame de particules et de forces était née la vie. Un miracle qui impressionnait même les Voyageurs. La conscience se déployant d’un cocon d’astres et de temps. Des perles de conscience se développant dans l’obscurité du néant.
— Miriam, comment pouvez-vous parler de solitude ? demanda-t-il, sincèrement étonné. Nous étions virtuellement contenus dans l’univers dès ses prémices. Nous sommes les produits de sa loi naturelle. Comme toutes les créatures dans les profondeurs du ciel. Nous sommes l’univers qui se regarde lui-même. C’est cela, le mystère ; c’est cela, la consolation. Chacun d’entre nous est un œil de Dieu.
Elle se réveilla en pleine nuit, à 3 heures ; William, dans son sac de couchage, les bras croisés derrière la tête, veillait, les yeux grands ouverts.
Tous deux ne pouvaient trouver le sommeil. La femme âgée et le garçon sans âge.
— William, murmura-t-elle.
Il ne répondit pas mais elle le savait attentif.
— Il y a quelque chose qui me turlupine. Je pense souvent à nous, ceux du groupe. Et à ceux, en Ohio, et dans d’autres pays du monde. Qui ont tous dit non. Qui n’ont pas voulu de l’immortalité. De ce… Monde supérieur. Ça t’arrive d’y penser, toi ?
La voix presque fluette de William dans l’obscurité :
— Oui.
— Et tu te demandes pourquoi ?
— Quelquefois.
— Pourquoi certains ont préféré rester dans leur corps de mortels ?
Elle distingua vaguement son hochement de tête.
— William, y a-t-il une réponse à cette question ?
— Beaucoup de réponses.
Il marqua un temps, comme si, là aussi, il choisissait ses mots avec soin.
— Autant de réponses qu’il y a de gens. Parfois, c’est la foi religieuse. Mais moins souvent qu’on n’aurait pu le penser. Les gens prétendaient croire en tel ou tel Dieu, sans doute avec sincérité ; mais à un niveau vraiment très profond, celui sur lequel s’expriment les Voyageurs, les mots perdent leur valeur. Qu’ils aient été chrétiens, musulmans ou bouddhistes, très peu se sont en fin de compte fiés à leurs croyances au point de refuser l’immortalité.
— Et je suis au nombre de ceux-là ?
— Oui.
Du moins, se dit-elle, je l’étais.
— Et les autres ?
— Certains tiennent tellement à leur indépendance qu’ils sont prêts à mourir pour elle.
Tom Kindle, songea-t-elle.
— Et certains veulent mourir. Ils ne voudraient peut-être pas l’admettre, ils en ont même probablement peur, mais au plus profond d’eux-mêmes, c’est leur souhait le plus cher.
Oui pouvait correspondre à cette catégorie ? Le gros Bob Ganish, l’ex-vendeur de voitures ? Peut-être. Paul Jacopetti ? Vert de peur devant la mort mais l’appelant en secret ? Pourquoi pas ?
— Certains sont tellement écrasés par le poids de leur culpabilité qu’ils sont convaincus de ne pas mériter l’immortalité.
Joey Commoner.
— Ça peut aussi être une combinaison de plusieurs de ces causes.
Beth Porter.
— Peut-être, suggéra-t-elle en songeant au colonel Tyler qui ne lui inspirait que méfiance depuis le jour où elle avait posé les yeux sur lui, peut-être que certains sont simplement mauvais.
— Possible, acquiesça William. Mais la plupart de ces gens « mauvais » se sont empressés de renoncer à cet aspect d’eux-mêmes. D’autres non. D’autres… Miriam, c’est difficile à accepter, mais certaines personnes sont nées si vides qu’elles n’ont rien à défendre ou à abandonner. Elles s’inventent une personnalité à partir de n’importe quoi, tout ce qui leur tombe sous la main. Mais au centre de leur être, c’est le néant.
— Le colonel Tyler, dit-elle tout haut.
William ne répondit pas.
Mais elle avait sans hésitation reconnu la description. John Tyler, aussi creux qu’une coquille d’œuf. Aussi vide. Elle pouvait pratiquement entendre le vent siffler dans ses os.
— Mais il y a des gens comme le Dr Wheeler… ou Abby Cushman. Ils n’ont rien d’exceptionnel ?
Le vent secoua la caravane. William hésita un long moment.
— Miriam, dit-il enfin, avez-vous jamais lu Yeats ?
— Non. Qui est-ce ?
— Un poète.
Elle n’avait jamais lu un seul vers de sa vie et le lui avoua en toute simplicité.
— Yeats a écrit un vers qui est resté gravé dans ma mémoire. L’homme est amoureux, et il aime l’éphémère. Je ne pense pas que ce soit vrai, du moins pas comme l’insinue ce poète. Pas pour la plupart des gens. Mais Yeats a pu faire partie de cette catégorie. Et je pense que c’est vrai pour d’autres, aussi. Certains sont amoureux de ce qui meurt, Miriam, et ils aiment d’un amour si fort qu’ils ne supportent pas d’y renoncer.
Par quelque intervention miracle des Voyageurs, les chasses d’eau fonctionnaient toujours dans les toilettes du restaurant. Un plaisir. Miriam détestait les toilettes chimiques.
À l’aube, le nouveau vaisseau formait un pâle croissant nacré sur l’horizon quand elle quitta sa caravane pour se rendre dans les toilettes du snack, sa bible à la main.