La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– C’est la personne avec qui j’étais qui fumait ça.
– C’est assez fort. Vous n’êtes plus ensemble ?
– Je n’ai pas envie d’en parler.
– Si on ne peut pas se parler tous les deux, avec qui alors ?
– C’est le malade qui a été amené au sanatorium après la finale de hockey. Un étranger, un homme… je ne sais pas comment dire… énigmatique.
– Je ne l’ai pas vu, j’étais déjà parti.
– Jamais je n’aurais cru tomber amoureuse d’un homme comme lui. Ça s’est fait sans que je m’en rende compte. Et maintenant, je suis vraiment accrochée. Il est parti je ne sais pas où et j’ai l’impression d’être comme un avion qui tombe en vrille sans plus personne aux commandes. Il a dû retourner dans son pays et il n’a pas voulu me le dire.
– Tu n’en sais rien en définitive. Tu te fais peut-être des idées.
– Quand il était en face de moi, je le croyais. À cent pour cent. Rien qu’à son regard, j’étais persuadée qu’il disait la vérité. Je n’avais pas le moindre doute. Il a dû réfléchir. On s’est laissé emporter. En vérité, nous n’avons rien à faire ensemble. Tout nous sépare : il a vingt ans de plus que moi, il est marié et il a cinq ou six enfants, il habite à l’autre bout du monde et il a un drôle de métier. C’est pour ça qu’il est parti. Avant que ce soit impossible de revenir en arrière et qu’on soit trop malheureux.
– Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?
Helena allait répondre mais se retint, elle haussa les épaules, tira à deux reprises sur son cigare et suivit des yeux la fumée qui s’élevait.
– Aucune importance. Allons-y.
– Attends, il faut que je te dise quelque chose.
Elle se tourna vers Ludvik qui jeta son cigare dans le fleuve et resta un instant silencieux. Elle dut tendre l’oreille, il parlait à voix basse, comme à lui-même :
– Moi aussi j’ai rencontré quelqu’un, il y a longtemps déjà, ce n’était pas sérieux, la femme d’un collègue, un bon copain, et puis c’est devenu une vraie histoire, je ne peux même pas t’expliquer, on allait se mettre ensemble quand il est tombé malade. En plus, ils ont deux jeunes enfants et il les manipule. Quand on est tous les deux, ça se passe tellement bien mais c’est le reste autour, on n’arrive pas à s’en sortir. Lui, il fait du chantage à l’affection et elle, elle n’arrive pas à couper le cordon. Au début, je pensais qu’il allait se résigner mais ça traîne, maintenant il doit se faire opérer, elle ne sait plus quoi faire, il faudrait qu’on trouve une solution et pour l’instant, il n’y en a pas. On doit attendre que les choses se décantent. Il faut croire que les histoires d’amour sont toujours très compliquées.
– Ce n’est pas l’amour qui est compliqué, c’est nous.
– C’est vrai, quand on était ensemble, c’était simple… Tu m’en veux ?
– Pourquoi ?
– Pour tout ça.
– C’est la vie qui est comme ça.
– Je vais te dire une chose, je ne devrais peut-être pas d’ailleurs, mais je ne regrette rien.
– Moi non plus.
Helena se réinstalla dans sa chambre et retrouva ses affaires avec plaisir. Elle se réveilla en fin de matinée. Ludvik était parti sans la réveiller. En l’absence des parents, l’appartement lui parut encore plus agréable.
Dans l’après-midi, elle passa à la Famu pour voir où en était son dossier mais la responsable ne put lui dire quand la commission d’admission la convoquerait. Peut-être pas avant le mois de septembre. En sortant, elle tomba sur son amie Vera qu’elle n’avait pas vue depuis près d’un an. Vera allait travailler comme deuxième assistante sur le premier long-métrage d’un ancien de la Famu qui serait tourné en Slovaquie fin juillet et elle proposa à Helena de la présenter au premier assistant qui cherchait à renforcer son équipe. Helena accepta avec enthousiasme.
Ludvik avait des horaires très irréguliers. Il s’en fichait et acceptait tout ce que lui demandait son chef de service. Il pouvait suivre les débats ennuyeux d’un congrès sans sourciller, interviewer un cheminot héroïque à l’autre bout du pays ou mener une enquête sur les mérites de la gymnastique collective, il restait enfermé à rédiger ses articles toujours trop longs puis il avait deux jours de repos. Le plus difficile, c’est que chaque jour il voyait Magda, il était si heureux de la voir (s’il ne l’avait pas vue, ç’aurait été encore plus dur), elle travaillait au service des abonnés du journal, elle lui donnait des nouvelles du traitement de Petr, il s’en foutait mais il en demandait quand même, parce que comme ça, il était avec elle. Il y avait des hauts et des bas, les médecins n’avaient pas l’air de savoir. Ludvik avait dit que s’il mourait, ils seraient libres et pourraient vivre ensemble. Lui était prêt à s’occuper des mômes, elle avait été choquée qu’il puisse proférer une horreur pareille. Le soir, il l’accompagnait à l’hôpital, ça leur permettait de rester une demi-heure de plus ensemble, il la laissait à la porte. La veille, il avait même attendu une heure qu’elle ressorte mais quand elle l’avait vu, elle avait éclaté en pleurs et il ne savait pas ce qu’ils allaient devenir.
– Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? demanda-t-il à Helena.
– Si elle l’abandonnait maintenant, elle se le reprocherait toute sa vie. Il faut que tu sois patient et que tu tiennes, coûte que coûte.
– On dit que les épreuves renforcent l’amour.
– Oui, c’est ce qu’on dit.
Helena rencontra le premier assistant qui lui demanda d’un ton condescendant pourquoi elle voulait faire du cinéma.
– Parce que ça occupera tous mes jours et toutes mes nuits et qu’il n’y a rien de mieux à faire dans la vie, non ?
Il l’embaucha aussitôt sur le film qui entrait en préparation. Ce n’était pas bien payé mais les frais étaient pris en charge. Helena espérait qu’avec ce travail elle penserait à autre chose qu’à Ramon. Elle l’aida dans le découpage et les repérages. Il n’avait jamais vu une assistante aussi jolie qui bossait autant.
Dommage qu’elle soit aussi revêche.
Un après-midi, n’y tenant plus, Helena prétexta qu’elle était malade et prit le train pour Ládví. Elle se disait que Ramon était peut-être rentré et se morfondait sans savoir comment la retrouver. Elle mit deux heures pour arriver devant la maison fermée. Elle sonna, personne ne répondit. Comment savoir s’il n’était pas revenu et reparti ? Elle posa la question à un voisin qui la dévisagea d’un air méfiant et s’éloigna sans répondre. Elle griffonna quelques mots sur un bout de papier, nota son adresse à Prague. Il n’y avait pas de boîte aux lettres pour le déposer. Elle essaya en vain de le glisser dans l’interstice de la porte, il n’y avait aucun espace pour le faire tenir. Elle se dit qu’il fallait laisser un message qu’il comprendrait s’il le voyait et ne trouva rien d’autre que de nouer son écharpe rouge à un des barreaux de la grille.
Cela faisait maintenant sept jours que Ramon était parti. Sept journées interminables sans nouvelles. Même en allant loin, se disait-elle, même si vous menez de longues négociations politiques, cela ne durait pas aussi longtemps. Pas une semaine. Lui-même n’avait pas l’air de penser que ça durerait autant. Bien sûr, s’il avait dû la prévenir, il n’aurait pas pu la joindre. Combien de temps faudrait-il attendre encore ? À partir de quand devrait-elle estimer que c’était sans espoir ? La seule personne à qui elle pouvait poser la question était Ludvik et il ne connaissait pas la réponse.
Trois jours plus tard, il l’invita à dîner pour lui remonter le moral. Il affichait sa mine des mauvais jours. Après avoir goûté au vin blanc de Moravie, il lui révéla que Petr avait été opéré avec succès. Et le pire, Magda était aux anges.
– En ce moment, dit-il en vidant son verre, je ne suis pas très optimiste. Petr aurait pu mourir, à toi je peux le dire, ça ne m’aurait pas vraiment dérangé. J’aurais été là pour la suite, je lui aurais remonté le moral. Maintenant, il va nous faire une convalescence pendant des mois et il sait se faire plaindre, le salaud. Je crois que ni toi ni moi ne devons nous faire trop d’illusions sur la suite des événements. Ton Ramon, il ne reviendra pas. Dix jours ! Pourquoi est-ce si long ? Où il a pu aller, qu’est-ce qu’il peut faire, hein ? Non, loin des yeux, loin du cœur, il s’est rendu compte que votre histoire était trop compliquée et qu’il s’était mis dans un guêpier pas possible. Il s’est dit, le mieux, c’est de laisser tomber et de se barrer. Il n’a pas eu le courage de te le dire en face, c’est humain. Qu’est-ce que tu vas faire ?