Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
« Comme elle m'a donné sa bouche », songeait Antoine. Il revit le restaurant, Rachel assise en face de lui, éclairée par-dessous, comme à la scène, par les fenêtres au ras du sol. « Pourquoi ce rire bizarre, quand je lui ai proposé un mixed grill ? »
Il fit un effort pour s'intéresser aux propos de son père. Il était surpris d'ailleurs que M. Thibault acceptât si aisément cette « déconfiture » : car le philanthrope faisait partie de la Société qui avait fourni les fonds aux boutonniers de Villebeau, lorsque, après la dernière grève, afin de prouver qu'ils pouvaient se passer du patronat, ils avaient voulu fonder une coopérative de production.
M. Thibault pérorait déjà :
— « Selon moi, ce n'est pas de l'argent perdu pour la bonne cause. Notre rôle aura été parfait : nous avons pris au sérieux les utopies de la classe ouvrière, nous avons été les premiers à les aider de nos capitaux. Résultat : la faillite en moins de dix-huit mois. Il faut reconnaître, en la circonstance, que nous avons eu, entre les délégués ouvriers et nous, un intermédiaire parfait. Mais tu le connais bien », ajouta-t-il en s'arrêtant et en se penchant vers Jacques : « c'est Faîsme, qui était à Crouy, de ton temps ! »
Jacques ne répondit pas.
— « Il tient tous les chefs de file par des lettres dans lesquelles ces bons apôtres nous demandent des subsides ; oui, des lettres écrites au pire moment de la grève. Pas un n'osera broncher. » Et, de nouveau, il fit entendre une toux satisfaite. « Mais ce n'est pas là-dessus que je désirais vous consulter », continua-t-il, reprenant sa marche.
Il avançait pesamment, vite essoufflé, traînant les pieds sur le sable, le corps penché en avant, les mains derrière le dos, la jaquette ouverte et flottante. Ses fils l'encadraient en silence. Et Jacques se souvint d'une phrase qu'il avait lue il ne savait plus où : « Quand je rencontre deux hommes, l'un âgé et l'autre jeune, qui cheminent côte à côte sans rien trouver à se dire, je sais que c'est un père et son fils. »
— « Voilà », fit M. Thibault : « je tiens à prendre vos avis sur un projet que j'ai fait pour vous. » Sa voix prit une nuance de mélancolie et un son d'authenticité qui ne lui étaient pas coutumiers : « Vous verrez, mes enfants, quand vous atteindrez mon âge, comme on s'interroge, malgré tout, sur la portée de ce qu'on a fait. Je sais bien — et c'est ce que me dit toujours l'abbé Vécard — que toutes les forces employées à bien faire concourent au même but, et s'additionnent. Mais est-ce qu'il n'est pas pénible de penser que tout l'effort d'une vie individuelle viendra peut-être se perdre dans les alluvions anonymes d'une génération ? Est-ce qu'il n'est pas légitime, pour un père, de désirer que ses enfants, au moins, gardent un souvenir personnel de lui ? Ne fût-ce qu'à titre d'exemple ? » Il soupira. « En toute conscience, j'ai donc pensé à vous, plus qu'à moi. Je me suis dit que, dans l'avenir, il pourrait vous être agréable, étant mes fils, de ne pas être confondus avec tous les Thibault de France. N'avons-nous pas derrière nous deux siècles de roture, dûment justifiée ? C'est quelque chose. Pour ma part, j'ai conscience d'avoir, selon mes moyens, accru ce patrimoine respectable ; et j'ai le droit — ce sera ma récompense — de souhaiter que l'on ne méconnaisse pas votre origine ; de désirer que vous portiez mon nom en son entier, pour le transmettre sans mutilation à ceux qui naîtront de mon sang. La chancellerie a prévu de semblables désirs. J'ai donc, depuis plusieurs mois, rempli toutes les formalités nécessaires à la modification de votre état civil ; j'aurai sous peu quelques papiers à vous faire signer, à l'un et à l'autre. Et, selon moi, dès la rentrée, — au plus tard vers la Noël — vous aurez légalement le droit de ne plus être des Thibault quelconques, des Thibault tout court, mais des Oscar-Thibault, avec un trait d'union : le docteur Antoine Oscar-Thibault. » Il joignit les mains et les frotta l'une contre l'autre. « Voilà ce que j'avais à vous dire. Ne me remerciez pas. N'en parlons plus. Et allons dîner : Mademoiselle nous fait des signes. » Il mit, à la manière des patriarches, un bras sur l'épaule de chacun de ses fils : « S'il advient, par surcroît, que cette distinction vous soit de quelque profit dans votre carrière, tant mieux, mes enfants. Est-ce qu'il n'est pas juste, en conscience, qu'un homme, qui n'a jamais rien demandé au temporel, fasse bénéficier sa descendance de la considération qu'il s'est acquise ? »
Sa voix tremblait. Pour ne pas s'attendrir, il quitta brusquement l'allée où ils étaient, et seul, hâtant le pas, trébuchant à travers les mottes du gazon, il regagna la villa. Antoine et Jacques ne se souvenaient pas de l'avoir jamais vu si troublé.
— « On n'inventerait pas ces choses-là ! » murmura Antoine. Il jubilait.
— « Tais-toi donc ! » fit Jacques ; il eut l'impression que son frère lui touchait le cœur avec des mains sales. Il était rare que Jacques parlât de M. Thibault sans une sorte de respect ; il évitait de le juger : sa propre clairvoyance lui était pénible lorsqu'elle s'exerçait — et le plus souvent sans qu'il l'eût cherché — contre son père. Mais ce soir, il avait été douloureusement frappé par ce qui perçait d'angoisse dans ce besoin de se survivre : lui-même, malgré ses vingt ans, ne pouvait songer à la mort sans une soudaine défaillance.
« Pourquoi ai-je emmené Antoine là-bas ? » se demandait Jacques, une heure plus tard, tandis qu'il suivait avec son frère la verte avenue, plantée d'un double rang de tilleuls séculaires, qui menait du château à la forêt. Sa nuque lui faisait mal : Mademoiselle avait insisté pour qu'Antoine examinât le furoncle, et celui-ci avait jugé bon d'y donner un coup de bistouri, malgré les protestations du patient, qui se souciait fort peu d'être obligé de sortir avec un pansement.
Antoine, las, mais bavard, ne pouvait songer qu'à Rachel ; hier, à cette heure-ci, il ne la connaissait pas encore ; et, maintenant, elle occupait chaque minute de sa vie.
Son exaltation contrastait avec les sentiments qui animaient Jacques, après cette paisible journée, et surtout à cet instant, sur ce chemin, au seuil de cette visite dont la pensée éveillait en lui une changeante émotion, assez semblable, par moments, à de l'espérance. Il marchait à côté d'Antoine ; il se sentait mécontent, soupçonneux ; il éprouvait ce soir contre son frère une prévention instinctive, qui ne s'exprimait pas, mais qui le murait dans une sorte de silence, bien que la conversation entre eux fût amicale autant qu'à l'ordinaire. En réalité, ils jetaient devant eux des mots, des phrases, des sourires, comme deux adversaires jetteraient des pelletées de terre afin d'élever un retranchement entre deux positions. Ils n'étaient, ni l'un ni l'autre, dupes de cette manœuvre. La fraternité créait en eux une telle sensibilité qu'ils ne parvenaient plus à rien se cacher d'important. Une simple intonation d'Antoine vantant le parfum d'un tilleul tardif — qui venait de lui rappeler en secret l'odorante chevelure de Rachel — sans précisément renseigner Jacques, lui en disait pourtant presque aussi long qu'une confidence. Et il ne fut guère surpris lorsque Antoine, cédant à son obsession, lui saisit le bras, et, l'entraînant d'un pas plus rapide, se mit à lui conter son étrange veillée et tout ce qui s'en était suivi. Le ton d'Antoine, son rire, son attitude d'homme fait, certains détails trop crus qui contrastaient avec son habituelle réserve d'aîné, provoquaient chez Jacques un malaise tout nouveau. Il faisait bonne contenance, il souriait, approuvait de la tête ; mais il souffrait. Il en voulait à son frère de lui causer cette souffrance ; il ne pardonnait pas à Antoine cette désapprobation qu'Antoine lui-même venait de susciter. Et, plus l'autre lui laissait entrevoir l'état d'ivresse dans lequel il avait vécu depuis douze heures, plus Jacques se réfugiait dans une résistance hautaine et sentait croître en lui une soif de pureté. Lorsque Antoine, parlant de son après-midi, se permit les mots « journée d'amour », Jacques eut un tel sursaut qu'il ne put le réprimer, et qu'il se révolta :