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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Elle porta la main à sa tête, là où elle avait le plus mal, et sentit qu’il y avait un peu de sang.

Ottavia la prit dans ses bras.

« Vous êtes blessée ? », demanda le boutiquier.

Giuditta avait les yeux écarquillés. « Je ne peux pas rester ici sans bonnet », dit-elle. Elle porta l’autre main à sa tête et baissa les yeux. Elle avait l’impression d’être nue. Elle se précipita vers le pont du Ghetto, qu’elle franchit d’un seul élan.

Ottavia la suivit, la rejoignit sur le campo et l’arrêta. Elle la serra contre elle.

« Giuditta da Negroponte », dit une voix derrière elles.

Les deux femmes se retournèrent. C’était Ariel Bar Zadok, le marchand de tissus du Ghetto.

« Qu’est-ce que vous voulez ? dit rapidement Ottavia.

— Giuditta da Negroponte », reprit Ariel Bar Zadok, avec une sorte de ton officiel et obséquieux. Il fit un pas en avant. « Permettez-moi… Je voulais vous parler affaires et…

— Ce n’est pas le moment, le coupa Ottavia, d’une voix aigre. Vous n’avez pas vu ce qui s’est passé ?

— Non, je…, fit le marchand, mortifié.

— Parlez, Ariel », dit Giuditta dans un filet de voix. Il la distrairait peut-être de ses pensées et de ses peurs.

« Giuditta da Negroponte… voilà. Je voudrais vous fournir en tissus et en tout ce qui vous servira sans que vous ayez à me payer », dit Ariel Bar Zadok en parlant plus vite à mesure qu’il exposait son idée. Il traça dans l’air un geste plein de délicatesse, comme s’il agitait un foulard de soie. « Nous nous mettrons d’accord pour un pourcentage sur vos créations. Et je voudrais aussi l’exclusivité sur la vente de vos magnifiques modèles. »

Giuditta échangea un regard avec son amie, tout aussi stupéfaite.

« Pour l’exclusivité, tout reste à voir, se lança Ottavia en donnant un coup de coude à Giuditta. Faites-nous une proposition dans les règles et nous réfléchirons. »

Pendant ce temps, dans le dos d’Ariel Bar Zadok, une juive pauvre s’était approchée. Elle baissa doucement la tête et joignit les mains pour les saluer. « Madame, si vous avez besoin d’une bonne couturière, je serai heureuse de vous servir.

— Peut-être aurez-vous besoin de deux couturières, dit alors une autre femme, au visage rubicond. Moi aussi je suis douée. Et mon mari connaît parfaitement la coupe des tissus, et il a ses propres outils et ses ciseaux. »

Giuditta regarda Ottavia, stupéfaite. Puis elle se tourna vers le pont du Ghetto et pensa à Mercurio. Elle se répéta que rien de mauvais ne pouvait lui arriver. L’agression de tout à l’heure n’avait été que le geste d’un gamin, se dit-elle. Même sa douleur à la tête était en train de passer. La vie était une chose merveilleuse. Elle se tourna vers l’homme et lui sourit, confiante.

Le gamin courait sur l’interminable succession de petits ponts des fondamenta. Puis il se faufila dans une calle et, aussitôt, s’arrêta. D’une main il serrait la mèche de cheveux de Giuditta, de l’autre son bonnet jaune. Il rejoignit une gondole, et tendit la mèche et le bonnet à une femme élégamment vêtue dont la voilette cachait le visage.

« Tu es le meilleur, Zolfo, dit la femme.

— Merci, Benedetta. »

49

« Alors, l’imbécile, où tu vas ? », répéta la voix, et la main qui l’avait saisi à l’épaule dès son entrée à l’Arsenal l’obligea à se retourner.

Mercurio était face à un grand gaillard chargé de toute une série d’instruments bizarres en bois et en métal. Sa longue barbe grise était pleine de nœuds et des miettes de son petit déjeuner. Il avait des yeux clairs, bleus comme le ciel en été, et une paire de lunettes rondes posées sur un nez gibbeux.

« Alors, t’es muet ? », demanda l’homme, d’une voix rude.

Mercurio regarda autour de lui, bouche ouverte, cherchant quelque chose à dire qui ne le trahirait pas. Autour d’eux circulaient des dizaines et des dizaines d’arsenaliers.

« T’es nouveau, c’est ça ? », demanda l’homme.

Mercurio acquiesça.

« Je le savais. Je l’ai vu à ta façon de marcher. Comme quelqu’un qui sait pas où aller. » L’homme hocha la tête, les lèvres serrées. « Quelle race de couillons ils prennent à l’Arsenal, marmonna-t-il. Après ils s’étonnent qu’on n’arrive plus à construire trois galères par jour comme autrefois. » Il fixa Mercurio, exprima bruyamment son dégoût et lui allongea une grande claque sur la nuque. Il pointa le doigt vers une baraque en bois, avec un toit en lattes de sapin. « Je sais pas où ils t’ont assigné mais je m’en fous. J’ai besoin de terre au chantier, donc pour le moment tu travailles pour moi. Prends une brouette, novice. »

Mercurio se précipita dans la baraque et en ressortit avec une brouette en bois munie d’une roue à rayons. « Celle-là ? »

Sans répondre, l’homme lui fit signe de le suivre le long d’un large quai. “Tant que je ne suis pas tout seul, il ne peut rien m’arriver”, se disait Mercurio.

« Tu sais qui je suis ? demanda l’homme sans se retourner.

— Non, monsieur.

— Je suis Tagliafico, le prote », dit l’homme, et il dépassa une enceinte de pieux en bois à l’intérieur de laquelle, sous un auvent, s’élevait une petite montagne de terre rouge. « Tu ne sais même pas qui c’est, le prote, hein ? », demanda l’homme, en s’arrêtant près du tas de terre.

— Je viens juste d’arriver, messer Tagliafico…

— Mais comment ils t’ont engagé ? Ah, c’est bien vrai que Venise est en train de couler. On dirait que plus personne veut travailler, maugréa-t-il. Du coup, même les gens comme toi ça finit par être utile. Le prote, c’est le marangone de l’Arsenal, le maître d’œuvre, le dieu des navires. C’est moi qui les crée. Un navire ne peut pas naître si je ne l’ai pas engendré. Sorti de mes couilles. C’est clair ?

— Très clair, messer Tagliafico…

— Très clair, novice, soupira le prote. Allez, charge la brouette et on se met au travail. Aujourd’hui tu seras l’assistant de tous les maîtres de navire, l’un après l’autre. Et crois-moi, à la fin de cette foutue journée, tu le sauras, ce que t’es venu faire à l’Arsenal. Grouille-toi, on a une galère à faire naître. »

Mercurio prit une pelle et remplit la brouette de terre rouge, fine comme du sable. À peine eut-il terminé que le prote se dirigea d’un pas décidé en dehors du secteur des terres, tourna sur la droite et marcha en direction du bassin de la Darsena Nuova. Il le longea puis coupa sur un pont de barques plates vers la Darsena Nuovissima[19].

Mercurio s’émerveillait de regarder ce monde démesurément grand, un royaume entier d’eau, étendu comme un lac, contenu entre des quais, des murs, des accostages couverts d’auvents, des cales de halage. Une petite mer sur laquelle donnaient des entrepôts remplis de bois, de cordages, d’outils. Les fonderies étaient en pleine activité et d’épais panaches de fumée s’élevaient au-dessus des toits. Il y avait des copeaux de bois partout, on les entendait craquer sous les pas, comme une invasion de sauterelles. Et le parfum de la résine faisait oublier les eaux fétides de la lagune.

« Au moins, tu es curieux, dit le prote, en remarquant son intérêt. Mais maintenant marche. »

Mercurio le suivit jusqu’à un gigantesque chantier terrestre : un espace d’au moins quarante pas sur cent couvert d’un auvent en bois dont les larges voûtes reposaient sur des colonnes de granit de quatre ou cinq perches de haut, avec des chapiteaux bruts mais puissants pour soutenir les charpentes.

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19

Toute Nouvelle Darse.

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