Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— D’après mes discussions internes, je pense qu’il y a au Vatican de nombreux séropositifs ou malades, m’indique un autre monsignore. En même temps, les prêtres séropositifs ne sont pas stupides : ils ne vont pas chercher leur traitement à la pharmacie du Vatican ! Ils se font suivre dans les hôpitaux de Rome.
J’ai plusieurs fois visité la Farmacia Vaticana, cette institution improbable, située dans l’aile est du Vatican – un commerce dantesque avec dix guichets –, et, en effet, entre les biberons, les tétines et les parfums de luxe, on n’imagine guère qu’un prêtre puisse venir y chercher ses trithérapies ou son Truvada.
Avec Daniele, mon researcher romain, plusieurs travailleurs sociaux et des membres des associations italiennes de prévention contre le sida (notamment du Progetto Coroh et de l’ancien programme « Io faccio l’attivo »), nous avons donc mené l’enquête dans la capitale italienne. Nous sommes allés à plusieurs reprises à l’Institut dermatologique San Gallicano (ISG), à la polyclinique Gemelli, liée au Vatican, ainsi qu’au centre de dépistage anonyme et gratuit, ASL Roma, qui se trouve Via Catone, à proximité de Saint-Pierre.
Le professeur Massimo Giuliani est l’un des spécialistes des maladies sexuellement transmissibles et du sida à l’Institut dermatologique San Gallicano. Nous le rencontrons, avec Daniele, au cours de deux entretiens :
— Comme nous nous occupions, à l’Institut dermatologique San Gallicano, des maladies sexuellement transmissibles depuis longtemps, et notamment de la syphilis, nous nous sommes immédiatement mobilisés dès les premiers cas de sida, au début des années 1980. On est devenus à Rome l’un des premiers hôpitaux à traiter ce type de patients. À l’époque et jusqu’en 2007, l’Institut était dans le Trastevere, un quartier de Rome qui n’est pas très éloigné du Vatican. Aujourd’hui, nous sommes ici, dans ce complexe au sud de Rome, où nous nous trouvons.
Selon plusieurs sources, l’Institut dermatologique San Gallicano était privilégié, dès les années 1970, par les prêtres lorsqu’ils avaient des maladies sexuellement transmissibles. On le préférait, pour des raisons d’anonymat, à la polyclinique Gemelli, liée au Vatican.
Lorsque le sida est apparu, San Gallicano devient un peu naturellement l’hôpital des prêtres, des monsignori et des évêques contaminés par le virus.
— Nous avons vu venir ici beaucoup de prêtres, beaucoup de séminaristes séropositifs, confirme le professeur Massimo Giuliani. Nous pensons que le problème du sida existe très fortement dans l’Église. Ici, nous ne les jugeons pas. La seule chose importante, c’est qu’ils viennent en consultation dans un hôpital pour se faire soigner. Mais on peut craindre que la situation dans l’Église soit plus grave que ce que nous voyons déjà, à cause du déni.
La question du déni des prêtres est bien documentée : ils refusent plus souvent que la moyenne de la population de se faire dépister, parce qu’ils ne se sentent pas concernés ; et même lorsqu’ils ont des rapports sexuels non protégés entre hommes, ils rechignent à se faire tester par crainte d’un manque de confidentialité.
— Nous pensons, poursuit le professeur Massimo Giuliani, que le risque est fort actuellement, du fait du déni et d’un faible usage du préservatif, d’être contaminé par le sida lorsqu’on appartient à la communauté catholique masculine. Dans notre langage, on considère que les prêtres sont l’une des catégories sociales les plus à risque et les plus difficiles à atteindre en termes de prévention. Nous avons fait des tentatives de dialogue, de formation, notamment dans les séminaires, sur la transmission et le traitement des maladies sexuellement transmissibles et du sida. Mais ça reste très difficile. Parler du risque sida serait reconnaître que les prêtres ont des pratiques homosexuelles. Et l’Église, évidemment, refuse ce type de débat.
Mes entretiens avec les prostitués de Roma Termini (et avec l’escort de luxe Francesco Mangiacapra à Naples) confirment que les prêtres sont parmi les clients les plus imprudents dans leurs actes sexuels :
— En général, les prêtres n’ont pas peur des maladies sexuellement transmissibles. Ils se sentent intouchables. Ils sont tellement sûrs de leur position, de leur pouvoir, qu’ils ne prennent pas en compte ces risques, contrairement à d’autres clients. Ils n’ont aucun sens de la réalité. Ils vivent dans un monde sans sida, m’explique Francesco Mangiacapra.
ALBERTO BORGHETTI est un interne dans le service des maladies infectieuses de la polyclinique Gemelli à Rome. Ce jeune médecin et chercheur nous reçoit, avec Daniele, à la demande de la responsable du service, l’infectiologue Simona Di Giambenedetto, qui a bien voulu nous aider dans notre enquête.
La polyclinique Gemelli est le plus catholique des hôpitaux catholiques au monde : on est dans le saint des saints ! Les cardinaux, les évêques, les personnes du Vatican et de nombreux prêtres romains s’y font soigner et ils y ont d’ailleurs un couloir d’accès prioritaire. Et bien sûr, c’est l’hôpital des papes. Jean-Paul II fut le plus célèbre patient de Gemelli et les caméras de télévision y ont scruté cyniquement les évolutions de sa maladie avec un buzz sépulcral. Amusé, le pape aurait d’ailleurs donné un nom à l’hôpital Gemelli où il était hospitalisé si souvent : « Vatican III ».
En visitant l’hôpital et ses services, en rencontrant plusieurs autres internes et médecins, je découvre un établissement moderne, loin des critiques que transporte avec elle la rumeur romaine. S’agissant d’un hôpital lié au Vatican, les personnes atteintes de maladies sexuellement transmissibles ou du sida y seraient mal vues, m’a-t-on dit.
Par son seul professionnalisme et sa connaissance fine de l’épidémie, l’interne Alberto Borghetti infirme ces soupçons :
— Nous sommes l’un des cinq hôpitaux romains les plus en pointe sur le sida. Nous traitons tous les patients et nous sommes même, ici, dans l’aile scientifique qui est rattachée à l’université catholique du Sacré-Cœur de Milan, l’un des principaux centres de recherche italiens sur la maladie. On étudie les effets indésirables et collatéraux des différentes thérapies antirétrovirales ; on fait des recherches sur les interactions médicamenteuses et sur les effets des vaccinations sur la population séropositive.
Dans le service des maladies infectieuses où je me trouve, je constate, au vu des affiches et panneaux, qu’on y traite bien les maladies sexuellement transmissibles. Ce que confirme Borghetti :
— On soigne ici toutes les maladies sexuellement transmissibles, qu’elles soient dues à des bactéries, comme les gonocoques, la syphilis et les chlamydiæ, ou à des virus, comme l’herpès, le papillomavirus et bien sûr les hépatites.
Selon un autre professeur de médecine spécialisé dans le traitement du sida que j’ai interrogé à Rome, la polyclinique Gemelli aurait toutefois été critiquée sur la question de l’anonymat des patients.
Alberto Borghetti conteste ces informations :
— D’une manière générale, les résultats des examens liés au virus du sida ne sont connus que du médecin traitant et ne sont pas consultables par les autres professionnels de santé de la polyclinique. Au Gemelli, les malades peuvent aussi demander l’anonymisation de leur dossier, ce qui renforce encore l’anonymat des personnes séropositives.