Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Je soupçonne la double porte de connaître nombre de secrets du Vatican. Les racontera-t-elle un jour ? Fort heureusement, il n’y a pas de portier de ce côté-là. Une autre aubaine ! Un dimanche d’août 2018, j’y ai vu un monsignore du Vatican y attendre son bel escort en short rouge et en tennis bleues, lui prodiguant de doux câlins dans la rue et au café Friends, avant de le ramener à la Casa ! J’imagine également qu’il y a certaines nuits où tel moine, appelé par un besoin pressant, se doit de participer à l’office des matines de l’église di Sant’Agostino, située juste en face de la porte cochère, ou que tel nonce voyageur, pressé par une subite envie de voir la splendide Madone des pèlerins du Caravage, improvise nuitamment sa sortie. L’Arcadia, qui porte bien son nom, figure également en face de la porte cochère, tout comme la Biblioteca Angelica, l’une des plus belles bibliothèques de Rome, où, là encore, un religieux peut avoir soudainement besoin de consulter quelques incunables ou les pages enluminées du célèbre Codex Angelicus. Et puis, jouxtant la Casa del Clero, au nord-ouest, se trouve l’Università della Santa Croce, plus connue sous le nom d’université de l’Opus dei ; et il fut un temps où l’on pouvait s’y rendre directement depuis la résidence du clergé par un passage aérien, aujourd’hui condamné. Misère : désormais il faut sortir par la porte cochère la nuit si l’on doit assister à un cours de latin ou participer à une réunion ultramontaine avec un jeune et rigide séminariste de l’« Œuvre ».
L’anomalie de la Casa del Clero se situe à l’ouest de l’immense bâtiment, sur la Piazza delle Cinque Lune : le McDonald’s. Le Vatican, on le sait, est trop pauvre pour entretenir ses propriétés ; il a dû se sacrifier et accepter de prendre en concession ce symbole de la malbouffe américaine. Et selon mes informations, Mgr Ricca a signé le contrat de cession du bail sans avoir de couteau sous la gorge.
On a beaucoup polémiqué sur le fait qu’un McDonald’s s’installe près du Vatican, dans un bâtiment qui n’appartenait pas au saint-siège, mais personne ne s’est offusqué qu’un fast-food de la même chaîne soit autorisé par le Vatican à l’intérieur même de l’une de ses résidences romaines.
— On a déplacé un petit autel dédié à la sainte vierge, qui était à l’entrée utilisée aujourd’hui par le McDonald’s, et on l’a simplement ramené près du portail de la Casa del Clero, Via della Scrofa, m’explique l’un des pensionnaires de la résidence.
Je vois en effet cette sorte d’autel-retable bleu, rouge et jaune, où une pauvre vierge a été clouée là contre son gré, déplacée trivialement sous le porche de l’entrée officielle. Est-ce McDonald’s qui a fait pression pour que la sainte vierge soit éloignée de ses McNuggets ?
Le contraste en tout cas est saisissant. Porte étroite de la contrainte, avec couvre-feu et Ave Maria, par-devant ; porte cochère à deux battants, avec ses féeries, et beaucoup de clés, par-derrière : voici le catholicisme dans sa vérité crue. Le pape connaît la Casa del Clero dans tous ses recoins : il y a vécu trop longtemps pour ne pas savoir.
Avec les beaux jours, ce havre de mystère prend ses quartiers d’été ; et c’est encore plus intrigant. La Domus Internationalis Paulus VI devient alors un resort. On y voit de jeunes secrétaires de nonciatures ayant égaré leur col romain discuter devant la grille, avant le couvre-feu, en tee-shirt beige moulant et short rouge, ainsi que des nonces venus de pays en développement repartir juste avant minuit de cette YMCA vers des soirées DYMK (pour « Does Your Mother Know ? »). Ils rentreront au petit matin sans voix, pour avoir trop chanté « I Will Survive » ou « I Am What I Am », dansant l’index de la main gauche pointé vers le ciel comme dans le Saint Jean-Baptiste, au festival Gay Village Fantàsia dans le quartier de l’EUR où je les ai croisés.
— À mon époque, un prêtre n’aurait jamais été en short rouge comme ça, me fait remarquer, agacé, l’archevêque François Bacqué, alors que nous passons devant ces spécimens colorés qui donnent l’impression d’avoir ce soir-là organisé un happy hour devant la Casa del Clero.
« VOYAGER SEUL, C’EST VOYAGER AVEC LE DIABLE ! » écrit le romancier catholique (et homosexuel) Julien Green. Ce pourrait être l’une des règles de vie des nonces apostoliques, dont j’ai peu à peu découvert les secrets.
Dès le début de mon enquête, un ambassadeur en poste auprès du saint-siège m’avait prévenu :
— Au Vatican, comme vous allez le voir, il y a beaucoup de gays : 50 %, 60 %, 70 % ? Personne ne sait. Mais vous constaterez que, parmi les nonces, ce taux atteint des sommets ! Dans l’univers déjà majoritairement gay du Vatican, ce sont les plus gays !
Et devant mon étonnement face à cette révélation, le diplomate m’avait même ri au nez :
— Vous savez, l’expression « nonce homosexuel » est une sorte de pléonasme !
Pour comprendre ce paradoxe : songeons aux opportunités qu’offre une condition solitaire à l’autre bout du monde. Les occasions sont si belles quand on est loin de chez soi, si nombreuses au Maroc et en Tunisie, et si faciles les rencontres à Bangkok comme à Taipei. L’Asie et le Moyen-Orient sont des terres de missions, pour les nonces au naturel nomade, véritables terres promises. Dans tous ces pays, je les ai vus en action, entourés de leurs mignons, apprêtés ou effervescents, découvrant la vraie vie loin du Vatican et ne cessant de répéter : Ah ce coolie ! Ah ce transbordeur ! Ah ce méhariste ! Ah ce conducteur de rickshaw !
« Férus d’une mâle rage de voyage », selon la belle formule du poète Paul Verlaine, les nonces puisent aussi dans leurs réserves naturelles : les séminaristes, les propédeutes, les jeunes moines qui, en tiers-monde, sont encore plus accessibles qu’à Rome.
— Quand je voyage à l’étranger, on me prête des Légionnaires du Christ, m’avoue un autre archevêque. (Celui-ci n’insinue rien de mal par cette formule, mais elle donne une idée de la considération qu’il a pour les Légionnaires dès qu’il se rend dans une « ancienne colonie ».)
— Les noms de « comptoirs », « concessions » et « colonies » sonnent bien aux oreilles des voyageurs européens. Ils mettent beaucoup de prêtres en feu ! m’a dit, avec une rare franchise, un prêtre des Missions étrangères, un Français lui-même homosexuel, interrogé à plusieurs reprises à Paris. (Au cours de cette enquête, j’ai rencontré de nombreux prêtres missionnaires sur le terrain en Asie, en Afrique, au Maghreb et en Amérique latine ; j’utilise également pour cette partie les témoignages d’une vingtaine de nonces et de diplomates qui m’ont raconté les habitudes de leurs amis et coreligionnaires.)
En réalité, c’est ici encore un secret de polichinelle. Partout, les prêtres laissent des traces. Les patrons de bars gays que j’ai questionnés à Taïwan, Hanoï ou Huê ne tarissent pas d’éloges sur cette clientèle fidèle et sérieuse. Les serveurs des bars du quartier Shinjuku ni-chome à Tokyo m’ont pointé du doigt les habitués. Les journalistes gays spécialisés à Bangkok ont enquêté sur quelques incidents de « mœurs » ou quelques affaires de visa, quand un prélat a voulu ramener en Italie un jeune Asiatique sans papiers. Partout, la présence de prêtres, de frères et de religieux européens est attestée. L’actuel président de la République des Philippines, Rodrigo Dutertre, a lui-même reconnu l’existence de ce tourisme original et réclamé la reconnaissance de l’homosexualité des écclésiastiques puisque, selon sa formule, « environ 90 % du clergé est gay ».
Au-delà des nonces pour qui les voyages constituent la base même de leur métier, les prêtres de curie utilisent aussi leurs vacances pour se livrer à des explorations sexuelles innovantes loin du Vatican. Mais bien sûr, ces monsignori affichent rarement leur statut professionnel lorsqu’ils pérégrinent à Manille ou à Jakarta ! Ils ne sont plus en clergyman.