Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Pour s’être donné des principes plus forts que leur caractère et avoir sublimé trop longtemps leurs désirs, ils « explosent » littéralement à l’étranger, me fait remarquer le prêtre des Missions étrangères.
Le Viêtnam est particulièrement prisé aujourd’hui. Le régime communiste et la censure de la presse protègent les escapades ecclésiastiques en cas de scandale, alors qu’en Thaïlande tout finit désormais dans la presse (comme me le laisse entendre l’évêque thaïlandais Francis Xavier Vira Arpondratana, lors de plusieurs rencontres et déjeuners).
— Le tourisme sexuel est en train de migrer, m’explique M. Dong, le patron de deux bars gays de Huê. Il passe des pays sous le feu des projecteurs, comme la Thaïlande ou Manille, vers ceux qui sont moins médiatisés comme l’Indonésie, la Malaisie, le Cambodge, la Birmanie ou ici le Viêtnam. (Le nom d’un des établissements que possède M. Dong, et que je visite à Huê, m’amuse : il s’appelle le Ruby, comme l’ancienne escort girl des bunga-bunga de Berlusconi.)
L’Asie n’est pas le seul lieu de destination de ces prêtres ; mais c’est l’un des plus prisés pour tous les exclus de la sexualité normée : l’anonymat et la discrétion qu’elle offre sont sans égal. L’Afrique, l’Amérique du Sud (par exemple la République dominicaine où un important réseau de prêtres gays a été décrit dans un livre) et l’Europe de l’Est ont aussi leurs adeptes, sans oublier les États-Unis, matrice de tous les Stonewall unipersonnels. On les voit s’y faire bronzer sur les plages de P’Town, louer un bungalow sur les « Pines » ou un Airbnb dans les gayborhoods de Hell’s Kitchen, Boystown ou Fort Lauderdale. Un curé français me dit avoir regretté, après avoir visité méthodiquement ces quartiers « guppies » (gays yuppies) et post-gay américains, leur « trop grande mixité » et leur manque de « gayitude ».
Il a raison : aujourd’hui le pourcentage d’homosexuels est plus élevé dans le Vatican placardisé que dans le Castro post-gay.
Certains préfèrent enfin rester en Europe pour faire le circuit des clubs gays de Berlin, fréquenter les nuits sadomasochistes de « The Church » à Amsterdam, ne pas rater la closing d’Ibiza, puis fêter son « birthday » qui devient un « birthweek » à Barcelone. (J’utilise à chaque fois ici des exemples précis concernant des nonces ou des prêtres dont le tourisme affectif m’a été décrit sur le terrain.)
Et ainsi, une nouvelle règle de Sodoma se précise, la onzième : La majorité des nonces sont homosexuels mais leur diplomatie est essentiellement homophobe. Ils dénoncent ce qu’ils sont. Quant aux cardinaux, aux évêques et aux prêtres, plus ils voyagent, plus ils deviennent suspects !
LE NONCE LA PAÏVA, dont j’ai déjà parlé, n’échappe pas à la règle. C’est un beau spécimen, lui aussi ! Et de quelle espèce ! Archevêque, il est éternellement en représentation. Et il évangélise. Il est de ceux qui, dans le wagon d’un train presque désert, ou les rangées d’un bus vide, irait s’asseoir à côté d’un éphèbe voyageant seul, pour tenter de l’amener à la foi. Il est également prêt à trottiner dans la rue, comme je l’ai vu faire, lui qui ressemble au fameux nonce du sculpteur Fernando Botero – gros, rond et tout rouge – si cela lui permet d’engager la conversation avec un séminariste pour lequel il a tout à coup le béguin.
En même temps, La Païva est attachant malgré son tempérament réactionnaire. Lorsque nous allons au restaurant à Rome, il veut que je m’habille avec chemise et veste, même lorsqu’il fait trente degrés dans les rues. Un soir, il me fait même une scène : mon look grunge ne lui plaît « pas du tout » et je devrais me raser de près ! La Païva me chapitre :
— Je ne comprends pas pourquoi les jeunes se laissent pousser la barbe aujourd’hui. (J’apprécie que La Païva parle de moi comme d’un jeune.)
— Je ne me laisse pas pousser la barbe, Excellence. Ce n’est pas non plus que je suis mal rasé. C’est ce qu’on appelle la barbe de trois jours.
— C’est par fainéantise ? C’est ça ?
— Je trouve juste cela plus beau. Je me rase tous les trois ou quatre jours.
— Je vous préfère imberbe, vous savez.
— Le Seigneur aussi était barbu, non ?
Je pense au portrait du Christ de Rembrandt (Christuskopf, un petit tableau que j’ai vu à la Gemäldegalerie de Berlin), le plus beau peut-être : son visage est fin et fragile ; il a de longs cheveux défaits et une longue barbe inégale. C’est un Christ grunge, justement, et pour un peu il aurait des jeans déchirés ! Rembrandt l’a peint à partir d’un modèle anonyme vivant – ce qui était une nouveauté dans la peinture religieuse de l’époque –, sans doute un jeune homme de la communauté juive d’Amsterdam. De là son humanité et sa simplicité. La vulnérabilité du Christ me touche, comme elle a touché François Mauriac, qui aimait tant ce portrait et qui, comme nous tous, en était tombé amoureux.
LES NONCES, les diplomates, et les évêques que j’ai cotoyés à la Domus Internationalis Paulus VI sont les soldats du pape à travers le monde. Depuis l’élection de Jean-Paul II, leur engagement international a été innovant et particulièrement favorable aux droits de l’homme, à l’abolition de la peine de mort, au désarmement nucléaire et aux processus de paix. Plus récemment, François a fait de la défense de l’environnement, du rapprochement entre les États-Unis et Cuba ou de la pacification avec les FARC en Colombie sa priorité.
— C’est une diplomatie de la patience. Le Vatican ne lâche jamais, même quand les autres puissances abandonnent. Et quand tout le monde quitte un pays, à cause de la guerre par exemple, les nonces restent sous les bombes. On l’a vu en Irak ou plus récemment en Syrie, souligne Pierre Morel, qui fut ambassadeur de France au saint-siège.
Morel m’explique en détail, au cours de plusieurs entretiens à Paris, le fonctionnement de cette diplomatie vaticane, avec les rôles respectifs des nonces, de la secrétairerie d’État, de la Congrégation pour les Églises orientales, le rôle du pape « rouge » (le cardinal en charge de l’« évangélisation des peuples », c’est-à-dire, du tiers-monde), le pape « noir » (le supérieur général des Jésuites), enfin les « diplomaties parallèles ». La secrétairerie d’État coordonne l’ensemble du réseau et fixe le cap.
Cet appareil diplomatique efficace et méconnu a été mis au service, sous Jean-Paul II et Benoît XVI, d’une croisade ultraconservatrice et homophobe. Il est possible de la raconter à travers le parcours de deux nonces emblématiques qui ont été, l’un et l’autre, observateurs permanents du Vatican auprès des Nations unies : l’archevêque Renato Martino, aujourd’hui cardinal, et le nonce Silvano Tomasi.
LORSQUE J’ARRIVE au domicile de Renato Raffaele Martino, Via Pfeiffer, à Rome, à deux pas du Vatican, un Philippin d’une vingtaine d’années, peut-être trente, quintessence de la beauté asiatique, m’ouvre la porte avec un large sourire. Il me conduit, sans dire un mot, dans le salon du cardinal, où le prélat me rejoint.
Soudain, ce n’est pas un Renato Martino que j’ai face à moi, mais une dizaine. Je suis littéralement entouré par des portraits du cardinal, de taille réelle, peints sous toutes les coutures, parfois exposés sur des panneaux entiers. Le nonce les a disposés sur tous les murs et dans tous les coins de son appartement.
Je comprends qu’à quatre-vingt-six ans, le cardinal soit fier du parcours accompli depuis son ordination épiscopale par le grand Agostino Casaroli et qu’il se fasse une certaine idée de lui-même. Après tout, il a bataillé comme un beau diable pour entraver la lutte contre le sida sur cinq continents avec, du reste, un certain succès, et cela n’est pas donné à tout le monde. Mais tant de portraits de soi à la fois, si grands, en pied et en couleurs, tant d’érections de statues, frôlent quand même le ridicule.