Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
S’il avait une vision aussi complète des hostilités, c’était surtout grâce à sa connaissance de l’histoire – de l’histoire telle qu’elle était censée se dérouler. Car, en vérité, il ne voyait autour de lui que chaos, violence et confusion, cette suprême absurdité qu’est la guerre.
Un peu plus loin se dressait un talus couronné d’arbres. Une fois qu’il l’eut dépassé, il était hors de vue. « C’est bon, dit-il dans son médaillon. Venez me chercher. »
Tous ses sens demeuraient en éveil. Peut-être devrait-il en profiter pour survoler toute l’étendue du champ de bataille, vérifier que les événements avaient repris leur cours normal.
Un fourgon se matérialisa près de lui, suffisamment grand pour embarquer son cheval en plus de quelques auxiliaires. L’étalon se retrouva bien vite dans un box. Everard le complimenta, caressa sa crinière maculée de sueur et de poussière, flatta ses naseaux de velours. « Il préférerait un morceau de sucre », dit une petite femme blonde, de type finlandais, qui joignit le geste à la parole. Elle parvenait à peine à contrôler sa joie. En ce jour, elle avait contribué à restaurer le monde qui lui avait donné vie, du moins pouvait-elle le croire.
Le fourgon sauta en altitude. Le ciel l’entourait de toutes parts. La terre se réduisait à une mosaïque d’ocre et de bleu. Everard s’assit devant un écran de visée. Il régla le grossissement et examina la scène. A une telle distance, la mort et la souffrance, la furie et la gloire devenaient irréelles – un théâtre de marionnettes, un récit de chroniqueur.
Si doué fût-il, avec une rudesse de Normand tempérée de subtilité orientale, le roi Roger n’avait rien d’un tacticien de génie. Il devait ses victoires à ses troupes d’élite, à sa détermination sans faille et au manque d’organisation de ses ennemis. A Rignano, il se montra un peu trop lent et perdit l’avantage que lui avait donné la charge initiale menée par son fils. Lorsqu’il passa à l’attaque, son armée se fracassa comme une vague sur une falaise. Puis Rainulf jeta toutes ses troupes dans la mêlée. La contre-offensive du prince ne servit strictement à rien. Pris de panique, les Siciliens s’égaillèrent dans tous les sens. Les soldats de Rainulf les traquèrent sans faire de quartier. À la tombée du jour, trois mille cadavres jonchaient la plaine. Ralliant à eux quelques survivants, les deux Roger parvinrent à se dégager et à fuir vers les montagnes, et de là vers Salerne.
C’était ainsi qu’avait tourné la bataille dans le monde de la Patrouille. Le triomphe de Rainulf serait de courte durée. Roger rassembla bientôt des troupes fraîches pour reconquérir ce qu’il avait perdu. Rainulf mourut d’une mauvaise fièvre en avril 1139. La période de deuil qui suivit fut aussi émouvante que futile. En juillet de la même année, à Galuccio, les deux Roger tendaient une embuscade à l’armée pontificale, dont les nobles commandants prirent la fuite tandis que leurs soldats se noyaient par milliers dans le Garigliano ; et le pape Innocent devint un prisonnier de guerre.
Oh ! le roi Roger le traita avec le respect qui lui était dû. Il s’agenouilla devant le saint-père et lui jura allégeance. En retour, il reçut l’absolution et vit acceptées toutes ses revendications. Après, il ne lui restait plus qu’à faire un peu de ménage. Au bout du compte, Bernard de Clairvaux lui-même proclama que ce roi-là était un seigneur vertueux, et les relations entre les deux parties devinrent franchement affectueuses. L’avenir leur réservait d’autres crises : les conquêtes africaines de Roger, la deuxième croisade à laquelle il consentit à peine à prendre part, l’offensive qu’il lança contre Constantinople, de nouveaux conflits avec la papauté et le Saint Empire romain… mais il ne devait cesser de consolider le Royaume normand de Sicile, encourageant la croissance de cette civilisation hybride qui allait engendrer la Renaissance.
Everard s’affaissa sur son siège. L’épuisement menaçait de l’engloutir. Dans sa bouche, la victoire avait un goût de cendres. Vite ! qu’il dorme un peu, qu’il oublie un temps ce qu’il avait perdu.
« Ça a l’air d’aller, dit-il. On retourne à la base. »
1989α apr. J.C.
Les premiers signes d’occupation européenne n’apparurent qu’au-delà du Mississippi. De modestes avant-postes éparpillés dans la nature, de simples fortins en bois reliés par des pistes plutôt que des routes. Des comptoirs commerciaux, devina Tamberly. Ou peut-être des missions, tout simplement ? Pas un enclos qui n’abrite une tour ou une flèche, en général surmontée d’une croix et dominant de sa taille tous les autres bâtiments. Elle ne s’arrêta pas pour les examiner de près. Le silence radio la poussait vers l’avant.
Elle découvrit des colonies dignes de ce nom à l’est des Alleghenies. Il s’agissait de villes fortifiées, entourées de champs et de pâtures dessinant de longues bandes sur le paysage. Aux alentours, on trouvait des villages formés de cottages quasiment identiques. Quelques-uns d’entre eux avaient en leur centre une place, servant sans doute à accueillir un marché, où se dressait un crucifix ou une construction proche du calvaire breton. Chaque hameau était pourvu de sa chapelle, chaque ville était centrée sur son église. Tamberly ne vit aucune ferme isolée. Cet agencement lui rappela ce qu’elle avait pu lire sur le Moyen Âge. Ravalant ses larmes et ses terreurs, elle se remit à filer vers l’est.
Plus elle s’approchait de la côte, plus les villes gagnaient en importance. La moitié de Manhattan était entièrement construite. À côté de la cathédrale qui y était érigée, la Saint-Patrick de ses souvenirs paraissait ridicule. Bâti dans un style qu’elle ne reconnut pas, l’édifice à plusieurs niveaux lui apparut aussi massif que menaçant. « De quoi filer les jetons à Billy Graham », commenta-t-elle d’une voix tremblante.
Plusieurs navires étaient ancrés dans le port et, grâce à ses instruments optiques, elle put étudier l’un d’entre eux, au mouillage dans le détroit des Narrows. Ce large trois-mâts aux voiles carrées ressemblait à un cargo du début du XVIIe siècle, tel qu’elle en avait vu sur certaines gravures, mais même son œil peu exercé repérait quantité de différences. Le pavillon flottant à sa hampe était frappé de fleurs de lis sur fond bleu. Sur celui qui flottait à son grand mât, on distinguait deux clés entrecroisées sur fond jaune et blanc.
Les ténèbres envahirent son esprit. Elle était en pleine mer lorsqu’elle réussit à les dissiper.
Vas-y. Hurle.
Cela lui fit un bien fou. Pas question de se laisser aller trop longtemps, de crainte de sombrer dans l’hystérie, mais elle avait besoin de se soulager si elle voulait retrouver ses pouvoirs de réflexion. Elle détendit ses mains serrées sur le guidon, effectua quelques mouvements pour assouplir ses muscles dorsaux, et elle commençait déjà à analyser la situation lorsqu’elle s’aperçut avec un petit rire qu’elle avait oublié de décrisper ses mâchoires.
Le scooter continuait son vol. L’immensité désertique de l’océan se déployait au-dessous d’elle, une myriade de verts, de gris et de bleus mouvants. L’air qu’elle fendait sifflait et grondait. Le champ de force la protégeait du vent comme du froid.
Plus aucun doute n’est permis. Il s’est produit une catastrophe. Quelque chose a changé le passé, et le monde que je connaissais… le mien, celui de Manse, d’oncle Steve et de tous les autres… ce monde a disparu. La Patrouille du temps a disparu. Non, je raisonne de travers. Elle n’a jamais existé. J’existe bien, moi, mais je n’ai ni parents, ni grands-parents, ni patrie, ni histoire, je n’ai aucune cause, je ne suis qu’un objet aléatoire ballotté par le chaos quantique.