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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Jusqu’à ce que Frédéric Barberousse restaure enfin l’ordre, se dit Everard. A condition que l’histoire n’ait pas trop divergé en aval.

Lorenzo retrouva sa belle humeur. « Mais la cause de la vertu triomphe sans son appui. À présent que ce diable de Roger est tombé, son royaume s’effondre comme un château de sable sous la pluie. Que son fils aîné le prince Roger ait péri avec lui, voilà qui manifeste clairement la volonté divine. Il aurait fait un adversaire tout aussi redoutable. Son frère Alphonse… mais j’ai déjà dit ce que je pensais de lui.

— Ah ! cette journée sera fameuse entre toutes, reprit Everard, et c’est à vous qu’on le doit. Comme il me tarde d’entendre de votre bouche le récit de votre exploit ! »

Lorenzo lui concéda un sourire mais ne changea pas pour autant de sujet. « Rainulf, ainsi que je vous l’ai dit, s’affaire à consolider ses duchés du Sud ; il n’aura bientôt plus aucun rival digne de ce nom. Et c’est un véritable fils de l’Église, fidèle au saint-père. En janvier dernier… le saviez-vous ?… le faux pape Anaclet est mort, et plus personne ne dispute son trône à Innocent. » Dans l’histoire que je connais, Roger II a fait élire un nouvel antipape, mais celui-ci a abdiqué au bout de quelques mois. Toutefois, Roger conservait le pouvoir politique et militaire nécessaire pour tenir tête à Innocent, qu’il a fini par capturer. Dans cette histoire, Alphonse a été incapable de dénicher un pontife concurrent, si faible soit-il. « Le nouveau roi de Sicile continue à se prétendre légat apostolique, mais Innocent a dénoncé cette malencontreuse bulle et prêché une nouvelle croisade contre la maison Hauteville. Nous les jetterons à la mer et rendrons cette île à la chrétienté ! »

Et à l’Inquisition quand elle sera créée. Pour qu’on y persécute les juifs, les musulmans et les orthodoxes. Pour qu’on y brûle les hérétiques.

Et pourtant, dans le contexte de son époque, Lorenzo apparaissait comme un honnête homme. Le vin l’avait enflammé. Il se leva d’un bond et se mit à faire les cent pas en agitant les bras, prenant des accents de plus en plus triomphants.

« Et nous devons aussi aider nos frères chrétiens d’Espagne à chasser les derniers Maures de leurs terres. Nous devons fortifier le royaume de Jérusalem pour l’éternité. Roger avait réussi à prendre pied en Afrique ; ces territoires vont sans doute nous échapper, mais nous les reconquerrons et étendrons notre emprise. Car cette terre aussi était jadis chrétienne, vous savez. Elle le redeviendra. Ensuite, il faudra soumettre l’empereur hérétique de Constantinople et restaurer pour les fidèles la véritable Église. Oh ! quelle gloire attend les combattants du Christ ! Pauvre pécheur que je suis, j’espère bien me faire un nom à la hauteur de celui de… non, je n’oserai parler ni d’Alexandre ni de César, mais… de Roland, le premier des paladins de Charlemagne. Mais, bien entendu, c’est notre récompense céleste qui doit nous importer, l’éternelle récompense qui échoit aux fidèles serviteurs du Seigneur. Je sais qu’elle ne s’obtient pas uniquement sur le champ de bataille. Nous sommes entourés de miséreux, d’affligés et d’opprimés. Ils auront droit au réconfort, à la justice et à la paix. Oh ! si j’avais le pouvoir de leur donner ce qui leur est dû ! »

Il se pencha vers Everard, lui posa les mains sur les épaules et l’implora : « Restez avec nous, Manfred ! Je sais reconnaître un homme de valeur. Vous devez être fort comme dix ! Ne retournez pas dans votre patrie tourmentée. Pas encore. Vous êtes un Saxon. Je ne doute point de votre loyauté envers le duc de Saxe, qui est un ardent défenseur de la cause papale. Vous êtes mieux à même de l’aider ici. Charlemagne est né dans votre pays, Manfred. Préparons-nous à devenir les chevaliers d’un nouveau Charlemagne ! »

En fait, rectifia mentalement le Patrouilleur, Charlemagne était un Franc, et il a massacré les Saxons de son époque avec un acharnement digne de Staline. Mais le mythe carolingien a fini par prendre. La Chanson de Roland n’a pas encore été composée, et les gestes appartiennent à un avenir encore plus éloigné. Mais il circule déjà des contes et des ballades. Lorenzo n’a pu manquer de les apprécier. J’ai affaire là à un rêveur, à un romantique… doublé d’un guerrier parmi les plus redoutables de son époque. Un mélange détonant. On a presque l’impression que l’aura de la destinée lui nimbe la tête.

Cette image ramena le Patrouilleur à sa mission. « Eh bien, nous pouvons toujours en discuter », dit-il d’un air prudent. Vu sa corpulence, il était moins gris que son interlocuteur, et son esprit bien entraîné l’aidait à résister au vin qui lui chauffait les veines. « Mais j’aimerais en savoir davantage sur vos hauts faits. »

Lorenzo s’esclaffa. « Oh ! n’ayez crainte. Ma vanité fait le désespoir de mon confesseur. » Il se remit à arpenter la pièce. « Restez ici. Partagez notre souper. » Il s’agissait d’un dîner des plus léger, qu’on ne tarderait pas à servir. Le déjeuner constituait le principal repas de la journée et, vu le caractère rudimentaire de l’éclairage, on ne veillait pas longtemps après la tombée du soir. « Vous n’avez rien à faire dans cette misérable auberge. Qu’allez-vous penser de mon hospitalité ? Un lit vous est réservé chez moi pour toute la durée de votre séjour. Je vais envoyer mes gens quérir vos bêtes et vos bagages. » Comme ses parents demeuraient à Rome, il se conduisait en maître de maison. Il se rassit vivement et s’empara de son gobelet. « Demain, nous irons chasser avec mes faucons. Nous parlerons plus librement au grand air.

— Je vous assure de ma joie et de ma gratitude. » Un frisson parcourut Everard. C’est le moment de passer à l’attaque. « J’ai entendu sur votre compte des choses extraordinaires. Notamment à propos de Rignano. On raconte qu’un saint vous est apparu. On dit que seul un miracle peut expliquer votre bravoure au moment de la charge décisive.

— Ah ! que ne dit-on pas quand on ne sait tenir sa langue ! ricana Lorenzo. Bobards de manants que tout cela. » Vivement : « Certes, c’est au Seigneur que nous devons notre victoire, et nul doute que saint Georges et mon saint patron n’aient veillé sur moi. J’ai fait brûler quantité de cierges en leur honneur et, quand j’en aurai les moyens, j’ai bien l’intention de leur consacrer une abbaye, à tout le moins. »

Everard se raidit. « Mais personne n’a vu quoi que ce soit de… de surnaturel… ce jour-là ? » C’est ainsi que l’intervention d’un chrononaute apparaîtrait à des témoins médiévaux.

Lorenzo secoua la tête. « Non. En tout cas, je n’ai rien observé de la sorte, et nulle personne de conséquence ne m’a rapporté de telles fariboles. Certes, il est normal que la confusion règne sur le champ de bataille ; mais votre propre expérience a dû vous apprendre à vous méfier de délires comme celui-ci.

— Rien de remarquable, donc ? »

Lorenzo gratifia Everard d’un regard intrigué. « Non. Si les Sarrasins au service de Roger ont tenté de nous ensorceler, la volonté de Dieu a déjoué leurs efforts. Pourquoi insistez-vous tellement sur ce point ?

— J’ai entendu des rumeurs, marmonna Everard. En tant que pèlerin, je guette les signes envoyés par le Ciel… ou par l’enfer. » Il s’ébroua, but une gorgée de vin et réussit à sourire. « Et en tant que soldat, je m’intéresse au déroulement de la bataille. Celle-ci n’avait rien d’ordinaire, m’a-t-on dit.

— Certes. En vérité, j’ai senti la main de Dieu se poser sur moi lorsque j’ai abaissé ma lance et chevauché vers l’étendard du prince. » Lorenzo se signa. « Mais, en toutes choses ou presque, cette journée était bien de ce monde, tout en tumultes et tourments, sans un seul instant pour comprendre et encore moins pour réfléchir. Demain, c’est avec joie que je vous relaterai les souvenirs que j’en conserve. » Sourire. « Mais pas maintenant. Cette histoire a fini par lasser ma maisonnée. En fait, je préférerais moi-même évoquer l’avenir plutôt que le passé. »

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