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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Ne t’inquiète pas, je vais te harceler de questions, toi et ton entourage, et c’est seulement lorsque je serai satisfait que sire Manfred décidera à regret que le devoir lui commande de retourner en Saxe. Peut-être, peut-être qu’un indice me permettra de repérer un chrononaute surgi du temps pour bouleverser le destin. Mais j’en doute. Cette pensée fit naître en lui un frisson glacé.

30 octobre 1137 apr. J.C. (calendrier julien)

Sous un ciel livide, les quelques bâtisses formant le village de Rignano se blottissaient près de la route reliant les montagnes de l’ouest à la ville de Siponto, au bord de l’Adriatique. Une brume matinale flottait au-dessus des chaumes, des bosquets et des vergers aux arbres effeuillés, brouillant l’horizon au nord. L’air était immobile et glacial. Dans un camp comme dans l’autre, bannières et fanions pendaient mollement sur leurs hampes, leur tissu saturé d’humidité.

Quinze cents mètres de terre plus ou moins nue séparaient les deux armées, avec la route en plein milieu. Des plumets rectilignes montaient des rares feux de camp. Les tintements des armes et les cris des soldats brisaient le silence.

La veille, le roi Roger et le duc Rainulf avaient tenu des pourparlers. Bernard de Clairvaux en personne, cet abbé si respecté, souhaitait éviter un bain de sang. Mais Rainulf était résolu à en découdre et Roger se targuait déjà de nombreuses victoires. Par ailleurs, Bernard était un partisan du pape Innocent.

Il y aurait bien bataille.

Le roi s’avança, vêtu de son haubert étincelant, et tapa du poing dans sa paume. « Sus à l’ennemi ! » exulta-t-il de sa voix léonine. Tout aussi léonin était son visage à la barbe noire ; mais le bleu de ses yeux évoquait les vikings. Il se tourna vers l’homme qui avait partagé sa tente, et dont les récits l’avaient charmé alors qu’il peinait à trouver le sommeil à l’issue de l’ultime conseil de guerre. « Quoi ? Toujours d’humeur lugubre en ce jour de gloire ? lança-t-il, jovial. J’aurais cru qu’un djinn comme vous… Craignez-vous que ce prêtre là-bas vous renvoie dans votre bouteille ? »

Manson Everard se força à sourire. « Que ce soit alors une bouteille chrétienne, avec un peu de vin dedans. » Cette saillie fut lancée d’une voix tendue.

Roger le considéra durant quelques instants. Le roi n’était pas un gringalet, bien au contraire, mais son compagnon le dominait de la tête et des épaules. Et ce n’était pas là son seul signe distinctif.

Le récit qu’il faisait de sa vie n’avait rien d’anormal. Fils bâtard d’un chevalier anglo-normand, Manson Everard avait jadis quitté l’Angleterre pour chercher fortune. Comme la plupart de ses compatriotes, il avait rejoint la Garde varègue au service de l’empereur de Constantinople, luttant vaillamment contre les Petchenègues, mais ce bon catholique n’avait pas accepté que les forces byzantines attaquent les domaines des croisés. Démobilisé et détenteur d’un bon pécule, il était reparti vers l’Ouest pour débarquer à Bari, tout près d’ici. Pendant qu’il y prenait un peu de repos, il avait entendu parler du roi Roger, dont le troisième fils, Tancrède, venait d’être couronné prince de la cité. Apprenant que Roger traversait les Apennins après avoir soumis les rebelles de Naples et de Campanie, Manson était venu à sa rencontre pour lui proposer son épée.

Le parcours banal d’un aventurier, d’un soldat de fortune. Mais ce n’était pas seulement la carrure de Manson qui avait attiré l’attention du roi. Il pouvait lui apprendre bien des choses, notamment à propos de l’Empire d’Orient. Un demi-siècle auparavant, Robert Guiscard, l’oncle de Roger, avait été bien près de prendre Constantinople ; les Grecs et leurs alliés vénitiens ne l’avaient repoussé que de justesse. À l’instar de nombre de grandes familles d’Europe, la maison de Hauteville n’avait pas renoncé à ses ambitions levantines.

Mais le récit de Manson présentait de curieuses lacunes ; par ailleurs, il affichait une mine fort lugubre, comme s’il était rongé par quelque péché ou quelque chagrin caché…

« Peu importe, décida Roger. Partons moissonner. Voulez-vous chevaucher à mes côtés ?

— S’il plaît à mon seigneur, je pense que je serai plus utile auprès de son fils le duc d’Apulie, répondit le chevalier errant.

— Comme il vous plaira. Rompez. » Le roi devait se concentrer sur autre chose.

Everard se fraya un chemin dans la foule de soldats. Indifférent au décret pontifical, l’ost avait dit ses prières à l’aube ; à présent, ce n’étaient que jurons, ordres et aboiements divers, lancés dans une bonne demi-douzaine de langages. Les porte-étendard agitaient leurs hampes pour marquer leur position. Les hommes d’armes se mettaient en formation, brandissant piques et haches vers le ciel. Archers et frondeurs suivaient le mouvement ; l’arc long anglais n’avait pas encore relégué l’infanterie au second plan. Les chevaux geignaient, les armures étincelaient, les lances oscillaient comme roseaux sous la tempête. Il y avait là des Normands, des Siciliens, des Lombards et d’autres Italiens, des Français et des soudards venus de la moitié de l’Europe. Drapés de blanc par-dessus leur cuirasse, silencieux mais tendus comme des fauves élancés, les redoutables fantassins sarrasins attendaient de frapper.

Aidé par ses deux serviteurs engagés à Bari, Manson avait dressé son camp sur la plaine, jusqu’à ce que le roi le convoque la veille, après son retour des pourparlers. On pensait que c’était également en ville qu’il avait acheté ses bêtes, un destrier et un cheval de bât, un grand barbe qui battait du sabot au rythme des trompes et des cors. « Vite, aidez-moi à mettre mon armure, ordonna Everard.

— Vous êtes vraiment obligé d’y aller, m’sieur ? lui demanda Jack Hall. C’est foutrement risqué, si vous voulez mon avis. Pire que contre les Indiens. » Il scruta le ciel. Invisibles depuis le sol, des Patrouilleurs en scooter surveillaient le champ de bataille à l’aide d’instruments assez puissants pour compter les gouttes de sueur sur le visage d’un soldat. « Ils ne pourraient pas éliminer d’un coup d’étourdisseur le type que vous recherchez ?

— Obéissez et que ça saute ! cracha Everard. Et la réponse est non, crétin – on est suffisamment exposés comme ça. »

Hall piqua un fard et Everard se rendit compte qu’il s’était montré injuste. On ne peut pas demander à un sous-off réquisitionné à la va-vite de maîtriser les subtilités de la théorie des crises. Cet homme exerçait le métier de cow-boy lorsque la Patrouille l’avait recruté en 1875. Comme l’immense majorité des agents, il opérait dans son milieu d’origine, sans même avoir besoin d’adopter une identité d’emprunt. Sa tâche était de servir d’informateur, de guide et de protecteur aux chrononautes qui en faisaient la demande. En cas de problème dépassant ses compétences, il était tenu de faire appel à ses supérieurs. Le hasard avait voulu qu’il prenne des vacances dans le pléistocène, en quête de gros gibier et de filles faciles, et qu’Everard ait besoin d’une personne sachant s’y prendre avec les chevaux.

« Je vous prie de m’excuser, lui dit-il, mais je suis à la bourre. Les réjouissances débutent dans moins d’une demi-heure. » Exploitant les renseignements qu’il avait ramenés d’Anagni, la Patrouille avait « déjà » reconstitué le déroulement dévié de la bataille. Il allait tenter de remettre celle-ci sur les rails.

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