La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
« Pas tout de suite, pensa-t-elle. Et puis non, qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? C’est fini tout ça maintenant. Mais je ne dois pas être prisonnière de cet homme ni de personne. Je dois me débrouiller seule. Oui, il faut que je me secoue. »
Le paysage des usines qui défilait était encore plus sinistre que d’habitude. Elle posa son front contre la vitre froide. Il était là, dans le reflet de la glace, avec son sourire de petit séducteur et son sourcil relevé. Elle ne voulait pas se sentir occupée par lui. C’est ça l’amour, l’envahissement ? se dit-elle. Elle ferma les yeux et pour la première fois entendit les guitares rock joyeuses du film. Et puis, il y eut cette évidence, elle était comme Andula, l’héroïne des Amours d’une blonde, qui, après de vagues promesses, avait cédé au beau pianiste, passade d’une nuit, et se retrouvait délaissée, avec ses illusions perdues. Andula était son amie la plus proche et, comme elle, elle survivrait. Avec lui dans la tête. C’était presque rassurant.
Ce n’était pas du cinéma.
Le train arriva à Prague. Helena ne connaissait personne chez qui débarquer à l’improviste. Elle avait besoin de temps et de tranquillité pour faire le point et savoir ce qu’elle voulait. Il y avait bien l’appartement familial à côté de l’Académie de musique mais Ludvik y habitait et elle ne se voyait pas sonner, l’air enfariné, et lui demander si elle pouvait s’installer. Comme s’il ne s’était rien passé. Elle ignorait ce que Ludvik pensait d’elle. Était-il seulement au courant de ce qui était arrivé ? Elle ne lui avait rien dit. Et il était probable que ni Joseph ni Tereza ne lui en avaient parlé. C’était à elle de le lui annoncer. Elle était incapable d’imaginer sa réaction quand il saurait. Serait-il bouleversé ou en rirait-il ? Ou serait-il violent et en colère ?
Non, pas Ludvik.
Elle alla le chercher à la sortie de son travail. Après la faculté, Ludvik avait été embauché comme journaliste au Rudé právo, le journal du Parti. Elle prit le métro, descendit à la station Jiřího z Poděbrad et, après 15 heures, s’installa au café à l’angle de la rue Slezská. À travers la vitre, elle apercevait la porte du journal. Elle ignorait à quelle heure Ludvik sortirait, et même s’il se trouvait à l’intérieur. Il avait mentionné, avec une certaine fierté, ses horaires élastiques jusqu’au bouclage, à minuit, et elle se demandait si elle devrait patienter si longtemps. Quand il était venu en mars, il avait évoqué quelques tiraillements à la rédaction mais il ne s’était pas étendu sur la question. Elle attendit, les yeux rivés sur la porte d’entrée du journal. Elle prit trois cafés et des petits sandwichs. À 19 heures, elle aperçut Ludvik qui arrivait avec deux hommes. Ils discutaient de l’autre côté de la rue. Elle sortit du café, sa valise à la main, et alla à sa rencontre. Il la découvrit d’un air étonné.
– Helena ! Qu’est-ce que tu fais là ?
Helena n’avait pas prévu cette question, ni celle-là, ni aucune autre.
– J’étais dans le quartier…
– C’est gentil. Tu aurais dû aller à la maison.
– J’ai oublié les clefs.
– Écoute, je rentre de reportage. Je tape mon article et j’arrive. Tu peux m’attendre là si tu veux, ce ne sera pas long.
Le café était rempli de journalistes qui discutaient à voix haute de l’actualité. Elle n’avait pas besoin d’acheter le journal, elle n’avait qu’à les écouter : au Vietnam, les bombardements s’accéléraient, le président Lyndon Johnson menaçait d’envoyer ses bombardiers raser Hanoi et Haiphong. Ce conflit interminable serait probablement au centre des discussions entre Brejnev et de Gaulle qui venait d’arriver à Moscou en voyage officiel. Il ne fallait pas compter sur les Chinois empêtrés dans leur Révolution culturelle pour intervenir. La une du journal se ferait sur la résolution votée à l’unanimité par les participants du XIIIe Congrès du Parti communiste tchécoslovaque qui exigeait l’arrêt immédiat des hostilités.
– C’est sûr que les Américains vont être terrorisés par cette résolution, lança un journaliste.
Les autres, autour de lui, éclatèrent de rire.
Helena les dévisagea avec effarement. Elle n’avait jamais entendu quelqu’un se moquer ouvertement du Parti et que ce soient des journalistes du journal dudit Parti lui paraissait invraisemblable. Elle s’attendait à voir la police surgir qui se précipiterait pour arrêter ces blasphémateurs. Non seulement il ne se passa rien, mais ils continuèrent en toute impunité. Ludvik la rejoignit à 23 h 10, il salua plusieurs personnes de la main, s’assit face à elle et commanda des sandwichs et une bière.
– Tu connais ces gens ? murmura-t-elle à voix basse en désignant le groupe bruyant derrière eux.
– Ce sont des collègues.
– Ils se sont moqués du Parti et des résolutions du Congrès !
– Ce n’est pas grave, ils sont tous membres du Parti. Tu sais ce qu’on dit : « Il ment comme le Rudé právo. » Ils veulent en finir avec ce brouillard permanent dans lequel nous vivons. Les choses changent. On est en train de noyauter le Parti de l’intérieur pour le faire évoluer vers la démocratie. Tu te rends compte, le Congrès vient de voter un programme de libéralisation économique. Ici, nous sommes nombreux à soutenir Dubček et à vouloir en finir avec Novotný et les vieux stals.
– C’est très dangereux ce que tu dis, tu devrais faire attention à ne pas parler en public. Je t’en prie, ne te fais pas remarquer.
– Tu t’intéresses à la politique, maintenant ?
Ludvik avalait les sandwichs comme s’il n’avait pas mangé depuis deux jours, il finit sa bière et en commanda une autre.
– Tu ne manges rien ? demanda-t-il.
– J’ai comme une boule à l’estomac… Ludvik, il faut que je te dise… j’ai rencontré quelqu’un.
Il la fixa, incrédule, et resta silencieux quelques secondes.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire qu’entre nous, c’est fini.
– Ah bon.
– Excuse-moi, mais je ne savais pas comment te le dire.
– J’apprécie ta franchise. Au moins, c’est clair.
– Je suis désolée si j’ai été un peu brutale.
– Tu as eu raison, Helena, et moi aussi je vais te dire une chose. Entre nous, ce n’était pas possible. Ça n’aurait pas duré. Notre histoire était induite par nos parents. On suivait le chemin qu’ils nous avaient tracé depuis toujours. On est plutôt comme frère et sœur.
– Tu as de curieuses relations avec ta sœur. Tu as l’air d’avoir oublié, mais c’est toi qui m’as dévergondée et qui voulais sans arrêt qu’on fasse l’amour.
– Je n’ai pas eu beaucoup à insister.
– Oui, mais moi au moins, je ne pensais pas que je couchais avec mon frère.
Ludvik et Helena quittèrent le café avant la fermeture. Un ami journaliste proposa de les avancer en voiture et les déposa au pont Legii. Ils poursuivirent à pied. Ludvik porta la valise jusqu’à la tour de péage et s’arrêta pour allumer une cigarette.
– Attends, dit Helena en ouvrant son sac.
Elle en sortit une boîte allongée et, à l’intérieur, attrapa deux cigares.
– Tu fumes ça ? s’exclama-t-il.
– Tu verras, on s’y fait.
Elle craqua une allumette et, comme elle avait vu Ramon le faire, chauffa le bout du cigare avant de l’allumer et de le donner à Ludvik, puis elle alluma le sien. Ils s’accoudèrent à la rambarde du pont et fumèrent en regardant les eaux noires de la Vltava.
– Les parents t’ont rien dit ? demanda Helena.
– Non, on ne se téléphone pas souvent. Et j’ai été occupé.