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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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— « Ne t'en va pas tout de suite », implora-t-elle, en se couchant sur le gazon. « Tiens, prends mon fauteuil. Ou bien mets-toi là. »

Il s'étendit à côté d'elle. Le soleil tapait dur sur la villa, qui s'élevait à cinquante mètres d'eux, au centre d'un terre-plein sablé, garni d'orangers en caisses ; mais, sous les arbres, l'herbe était restée fraîche.

— « Alors, te voilà libre, Jacquot ? Tout à fait libre ? » Elle prit un air dégagé qui n'avait rien de naturel, pour demander : « Qu'est-ce que tu vas faire ? » et resta tournée vers lui, les lèvres entrouvertes.

— « Comment ? »

— « Oui. Où vas-tu aller, maintenant que tu es libre pour deux mois ? »

— « Nulle part. »

— « Quoi ? Tu vas rester un peu avec nous ? » fit-elle, levant vers lui ses yeux de bon chien, ronds et brillants.

— « Oui. Le 10, j'irai en Touraine marier un ami. »

— « Et après ? »

— « Je ne sais pas. » Il tourna la tête. « Je pense rester à Maisons toutes les vacances. »

— « Vrai ? » balbutia-t-elle, en se penchant pour saisir le regard de Jacques.

Il souriait, heureux de lui faire tant de plaisir ; et il n'éprouvait presque plus d'appréhension à la perspective de vivre deux mois auprès de cet être naïf et tendre, qu'il aimait comme une sœur : bien mieux qu'une sœur. Il n'avait pas pensé que son arrivée illuminerait à ce point la vie de cette enfant, lui dont la présence n'avait jamais semblé désirée de personne ; et il lui sut tant de gré de cette découverte qu'il prit sa main abandonnée sur l'herbe et la caressa.

— « Tu as la peau douce, Gise. La pommade au concombre, toi aussi ? »

Elle rit et se rapprocha de lui par un glissement qui fit remarquer à Jacques combien elle était flexible. Elle avait la sensualité naturelle et joyeuse d'un animal jeune, et son rire de gorge, lorsqu'il ne faisait pas penser à un fou rire d'enfant, ressemblait à un roucoulement amoureux. Mais son âme de vierge habitait à l'aise ce corps potelé, malgré les mille désirs dont il frémissait déjà, sans qu'elle en soupçonnât la nature.

— « Ma tante ne veut pas encore que je fasse partie du Tennis cette année », reprit-elle, faisant la grimace. « Et toi, tu iras au club ? »

— « Certainement non. »

— « Feras-tu des promenades à bicyclette ? »

— « Ça, peut-être. »

— « Quel bonheur ! » s'écria-t-elle. Son regard paraissait toujours apercevoir quelque chose de surprenant. « Tu sais, ma tante a promis qu'elle me laisserait sortir avec toi. Voudras-tu ? »

Il examina un instant ses prunelles sombres, miroitantes :

— « Tu as de beaux yeux, Gise. »

Il crut remarquer qu'un trouble soudain les fonçait encore. Elle tourna la tête, en souriant. Ce quelque chose de gai, de rieur, qui frappait en elle dès l'abord, ne se manifestait pas seulement par l'éclat du regard, ni par le jeu des deux fossettes très mobiles dont l'ombre se creusait sans cesse au coin des lèvres, mais éclatait jusque dans la rondeur des pommettes, dans le bout arrondi du nez, dans la saillie ronde et gamine du menton, et sur toute sa figure charnue qui respirait la santé, la bonne humeur.

Comme il ne répondait pas à ce qu'elle venait de dire, elle prit peur :

— « Tu voudras bien, dis ? »

— « Quoi donc ? »

— « M'emmener en forêt, ou bien à Marly, comme l'été dernier ? »

Elle fut si contente de le voir sourire en manière d'acquiescement, qu'elle roula tout contre lui et l'embrassa. Puis ils demeurèrent côte à côte, allongés sur le dos, le regard fouillant les profondeurs branchues des arbres.

On entendait le grésillement du jet d'eau, le ricanement des rainettes autour du bassin de la place, et, par moments, des voix de promeneurs le long de la palissade du jardin. L'odeur des pétunias, dont le soleil avait rissolé tout le jour les calices poisseux, se dégageait lourdement des jardinières de la véranda et planait dans l'air chaud.

— « Comme tu es drôle, Jacquot. Tu réfléchis toujours ! À quoi peux-tu penser ? »

Il se souleva sur un coude, regarda Gise, vit ses lèvres entrouvertes, un peu humides, étonnées.

— « Je pense que tu as de jolies dents. »

Elle ne rougit pas, mais haussa les épaules :

— « Non, je parle sérieusement », dit-elle, avec une intonation d'enfant.

Il se mit à rire.

Un bourdon tout enflé de lumière fauve rôdait autour d'eux ; il vint heurter Jacques au visage, comme une houppe de laine ; puis, visant le sol, il s'engouffra dans un trou du gazon, avec un bruit de batteuse.

— « Je pense aussi que ce bourdon te ressemble, Gise. »

— « À moi ? »

— « Oui. »

— « Pourquoi ? »

— « Je n'en sais rien », fit-il, s'étalant de nouveau sur le dos. « Il est rond et noir comme toi. Et même son bourdonnement ressemble un peu au bruit que tu fais quand tu ris. »

Cette remarque, énoncée d'un ton grave, parut plonger Gisèle dans de profondes réflexions.

Ils se taisaient tous deux. Sur la pelouse mordorée, les ombres s'allongeaient, obliques. Et Gisèle, dont le soleil atteignait la figure, ne put encore une fois s'empêcher de rire, chatouillée par les paillettes d'or qui jouaient sur ses joues et picotaient ses yeux à travers les cils.

Lorsque le timbre de la barrière annonça l'arrivée d'Antoine et que Jacques aperçut son frère au bout de l'allée, il se dressa avec décision, comme s'il eût prémédité ce qu'il allait faire, et courut à lui :

— « Tu repars ce soir ? »

— « Oui. Dix heures vingt. »

L'attention de Jacques fut encore une fois attirée non pas tant par l'expression fatiguée des traits d'Antoine, que par leur rayonnement, qui lui donnait un aspect inaccoutumé, presque belliqueux.

Il baissa la voix :

— « Tu ne voudrais pas, après le dîner, venir avec moi chez Mme de Fontanin ? » Il sentit que son frère allait hésiter, cessa de le regarder, et ajouta très vite : « Il faut absolument que je lui fasse visite, et ça m'ennuie beaucoup d'y aller seul demain. »

— « Daniel y sera ? »

Jacques savait pertinemment que non.

— « Bien sûr », dit-il.

Ils se turent en voyant M. Thibault paraître à l'une des croisées du salon, un journal déplié à la main.

— « Ah, te voilà », cria-t-il à Antoine. « Je suis content que tu aies pu venir. » Il lui parlait toujours avec égard. « Restez dehors, je vous rejoins. »

— « Alors, c'est convenu ? » souffla Jacques. « Nous prétexterons une promenade après le dîner ? »

M. Thibault n'était jamais revenu sur l'interdiction qu'il avait jadis signifiée à Jacques de renouer la moindre relation avec les Fontanin. Par prudence, le nom maudit n'était jamais prononcé devant lui. Ignorait-il que, depuis longtemps, ses ordres étaient transgressés ? Personne n'eût pu l'affirmer. L'orgueil paternel était si aveugle chez lui que, peut-être bien, l'idée ne lui était jamais venue qu'il pût être si constamment désobéi.

— « Eh bien, il est reçu ! » dit M. Thibault, en descendant à pas lourds les marches du perron ; « nous voilà enfin tranquilles pour l'avenir. » Il ajouta : « Faisons le tour de la pelouse, avant le dîner. » Et, pour expliquer cette proposition insolite, il déclara : « J'ai à vous parler à tous deux. Mais d'abord », demanda-t-il à Antoine, « est-ce que tu as lu les journaux du soir ? Qu'est-ce qu'on dit de la faillite de Villebeau ? Tu n'as pas vu cela ? »

— « Votre coopérative ouvrière ? »

— « Oui, mon cher. En pleine déconfiture ; avec scandale à la clef. Cela n'a pas été long. » Il eut un petit rire sec qui ressemblait à une toux.

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