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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Lesquels ?

— Prêteur sur gage… commença Ottavia, hésitante.

— Et puis ?

— Médecin…

— Et ?

— Fripier.

Giuditta sourit, satisfaite. « Fripier, exactement ! Et que font les fripiers ?

— Ils vendent des vêtements d’occasion. Mais je ne comprends pas…

— Est-ce qu’ils peuvent vendre ce bonnet-là à une chrétienne ? l’interrompit Giuditta en agitant un bonnet tout juste terminé.

— Non ! Bien sûr que non !

— Pourquoi ?

— Oh, ma chérie ! Parce que c’est un bonnet neuf et que…

— Attends. » Elle prit l’aiguille, se piqua le bout de l’index et appuya pour faire sortir une grosse goutte de sang. « Regarde, Ottavia », dit-elle, et elle posa le bout du doigt sur la bande intérieure du bonnet. Le tissu se tacha de rouge.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— Tu trouves encore qu’il a l’air neuf, ce bonnet ? Ou c’est un bonnet d’occasion ? »

Ottavia resta bouche bée. « Tu es un vrai démon, Giuditta da Negroponte ! s’exclama-t-elle, éclatant de rire.

— Et je veux faire des robes, Ottavia ! Des robes qui iront avec les bonnets, continua Giuditta, les yeux enflammés par la passion. Il y a si longtemps que j’y pense. Si nous sommes obligés d’avoir des bonnets jaunes, nous assortirons nos robes à nos bonnets, comme les personnes libres, mais dans l’autre sens. »

Son amie la regardait avec admiration et acquiesçait. « Nous pourrions gagner plus d’argent que nos hommes, tu le sais, ça ?

— Non, je ne suis pas bonne pour les calculs.

— Ça pourrait d’ailleurs poser plus de problèmes que le fait de travailler comme eux, dit Ottavia, pensive.

— Mon père se rangera à nos côtés, déclara Giuditta.

— Bien, nous y réfléchirons, dit Ottavia en souriant, quoiqu’elle fût effrayée par ce qu’elle venait d’entrevoir. Nous y réfléchirons…

— Il faut trouver un nom pour notre entreprise, dit Giuditta, tout excitée.

— Quel nom ? Giuditta la fripière ? Ou Giuditta et Ottavia, les fripières du Ghetto ? »

Giuditta prit le papillon en filigrane d’argent de Mercurio et le lui montra.

« Papillon ? fit Ottavia. C’est moche. »

Giuditta rit, amusée. « Mon île était gouvernée autrefois par les Vénitiens et aujourd’hui par les Turcs. Mais la population est grecque. C’est un peuple ancien et noble. Sais-tu que le papillon, dans leur mythologie, représente l’âme ? Et sais-tu comment les Grecs appellent l’âme ?

— Non.

— Mais si, tu le sais. Tout le monde le sait, dit Giuditta en riant.

— Non, vraiment…

— Psyché.

— Psyché ?

— Exactement. Notre entreprise s’appellera Psyché.

— Psyché ?

— Cesse de toujours tout répéter. »

Ottavia hocha la tête. Elle regarda avec plus d’intérêt le papillon en filigrane. « Qui t’a offert ça ?

— Quelqu’un », répondit Giuditta en rougissant.

Ottavia sourit. « À voir comme tu es devenue écarlate, ça ne risque pas d’être une femme ou un vieux décati. »

Giuditta haussa les épaules.

« Ce n’est pas par hasard… le garçon de la porte ? »

Giuditta ne répondit pas.

« Il n’est pas juif, dit Ottavia. Voilà une autre chose dont parle la communauté. »

Giuditta baissa les yeux.

Ottavia soupira. « Bon. Ou plutôt, pas bon. Pas bon du tout. » Elle désigna de nouveau le papillon. « Et cette chose-là, ce serait ton âme ou la sienne ? »

Giuditta caressa les ailes du papillon. « La nôtre… dit-elle doucement.

— La nôtre ? Ottavia leva les yeux au ciel, hochant la tête. Oh, alors ce n’est vraiment pas bon du tout. Nous sommes officiellement en train de nous jeter dans un océan de problèmes. » Elle soupira de nouveau. « Eh bien, d’accord. Mettons-nous au travail. Une chose à la fois. Maintenant je vais devoir trouver des couturières. Et toi, réfléchis aux modèles de robe. » Elle se dirigea vers la porte. « Ou plutôt, non. Viens avec moi. S’ils doivent nous lapider, qu’ils le fassent au moins quand nous sommes ensemble. »

Giuditta rit, se leva, glissa le papillon dans sa poche, jeta sur ses épaules son lourd manteau de laine bouillie et se prépara à sortir de l’appartement. « Je dois acheter des tissus, dit-elle en descendant l’escalier.

— Tu devrais t’acheter une nouvelle cervelle, ma fille, répliqua Ottavia. Et en prendre une aussi pour moi. On n’est pas normales, tu sais ? On est en train de faire une vraie folie.

— Oui, répondit Giuditta en riant.

— Misère de misère ! », s’exclama Ottavia en sortant sous les arcades. Apercevant son mari, elle lui dit : « Messire Monnaie, donne-moi un tron[18] d’or. J’ai une folie à faire. »

Son mari la regarda en fronçant les sourcils. Puis il sourit, mit la main à la bourse qu’il portait à la ceinture, et lui donna une lire tron.

« Tu crois que je plaisante, hein, mon cher mari ? », fit Ottavia. Elle se tourna vers Giuditta. « Messire Monnaie croit que je plaisante. » Elle regarda de nouveau son mari. « Souviens-toi bien de ça. Je t’ai averti que j’allais faire une folie, et toi, tu m’as encouragée », lui dit-elle en lui pointant le doigt sur la poitrine.

Le mari sourit, même si le soupçon le traversa un instant que quelque chose lui avait échappé.

Ottavia prit Giuditta sous le bras et l’entraîna vers le pont du Ghetto.

En passant devant la grande porte, Giuditta ralentit. Puis elle tendit la main et caressa le bois à travers lequel elle avait touché Mercurio. Elle ferma à demi les paupières et pensa à toutes ces choses qui pouvaient changer d’un jour à l’autre. Le symbole d’une prison soudain transformé en symbole d’amour.

Ottavia la tira par le bras. « On te regarde.

— Je m’en moque », rit Giuditta.

Elles passèrent le pont et commencèrent à marcher sur la fondamenta dei Ormesini, regardant les boutiques de tissus et de dentelles.

« C’est celui-là, ton chrétien ? », dit Ottavia, en désignant un homme dans la trentaine, grand, avec une mâchoire forte et carrée.

Giuditta la regarda. « Non ! s’écria-t-elle. Mercurio n’est pas si vieux et il est bien plus beau ! »

Ottavia prit une voix plaintive. « Mercurio… ces noms qu’ils ont, les chrétiens. Pour les anciens Romains, le dieu Mercure était le protecteur des voleurs. Mais le tien n’est pas un voleur, quand même ?

— Non… Bien sûr que non… » Et Giuditta sourit, gênée.

À ce moment-là, elle vit un gamin maigre déboucher par une calle latérale, un vilain bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et un tricot de laine à col haut remonté sur le nez. Il fonçait sur elles à toute vitesse.

Tout se passa en un instant.

Le gamin arriva sur elle, lui attrapa les cheveux, presque à l’attache du crâne, et tira, avec une grande violence.

Giuditta sentit une douleur lancinante, une brûlure intense. Elle hurla. Le gamin serrait dans son poing une longue mèche de ses cheveux.

« Salope de Juive ! », cria-t-il et, d’un bond, il lui arracha son bonnet et partit avec.

Pendant qu’il s’enfuyait, aussi rapide qu’il était apparu, Giuditta, ahurie de douleur et de surprise, eut l’impression de le connaître, peut-être à cause de sa peau si jaune.

« Arrête-toi, vaurien ! », hurla un boutiquier. Il essaya de l’attraper mais le gamin esquiva, agile comme un chat. Le boutiquier vint trouver Giuditta. « Ça va ? »

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18

Monnaie vénitienne marquée du portrait du doge Niccolo Tron.

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