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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-C'est de l'argent du que mon frere reclame, repetait la jeune femme. Comprenez bien que ce n'est pas un marche.... D'ailleurs, mon frere s'obstine.

-Il le faut, j'irai, dit enfin le pretre.

Chez les Josserand, on attendait de jour en jour la proposition. Sans doute, Valerie avait parle, les locataires discutaient le cas: etaient-ils dans la gene au point de garder leur fille? trouveraient-ils les cinquante mille francs pour s'en debarrasser? Depuis que la question se posait, madame Josserand ne derageait plus. Eh quoi! apres avoir eu tant de peine a marier une premiere fois Berthe, voila qu'il fallait la marier encore! Rien n'etait fait, on redemandait une dot, les ennuis d'argent allaient recommencer! Jamais une mere n'avait eu a renouveler ainsi de pareils travaux. Et tout cela par la faute de cette grande cruche, qui poussait la stupidite jusqu'a oublier ses devoirs! La maison devenait un enfer, Berthe y endurait une continuelle torture, car sa soeur Hortense elle-meme, furieuse de ne plus coucher seule, ne prononcait pas une phrase, sans y glisser une allusion blessante. On en arrivait a lui reprocher ses repas. Quand on avait un mari quelque part, c'etait drole tout de meme de rogner les plats de ses parents, deja trop petits. Alors, la jeune femme, desesperee, sanglotait dans les coins, se traitant de lache, ne se trouvant pas le courage de descendre se jeter aux pieds d'Auguste et de lui crier: "Tiens! bats-moi, je ne puis pas etre plus malheureuse!" M. Josserand seul se montrait tendre pour sa fille. Mais il se mourait des fautes et des larmes de cette enfant, il agonisait des cruautes de la famille, en conge illimite, presque toujours au lit. Le docteur Juillerat qui le soignait, parlait d'une decomposition de sang: c'etait une usure de l'etre entier, ou tous les organes se prenaient, les uns apres les autres.

-Lorsque tu auras fait mourir ton pere de chagrin, tu seras contente, n'est-ce pas? criait la mere.

Et Berthe n'osait meme plus entrer dans la chambre du malade. Des que le pere et la fille se voyaient, ils pleuraient tous les deux, ils se faisaient du mal.

Enfin, madame Josserand prit un grand parti: elle invita l'oncle Bachelard, resignee a s'humilier une fois encore. Elle aurait donne les cinquante mille francs de sa poche, si elle les avait eus, pour ne pas garder cette grande fille mariee, dont la presence deshonorait ses mardis. Puis elle venait d'apprendre des choses monstrueuses sur l'oncle, et s'il n'etait pas gentil, elle voulait lui dire une bonne fois sa facon de penser.

Bachelard, a table, se conduisit d'une facon particulierement malpropre. Il etait arrive dans un etat d'ivresse avance; car, depuis la perte de Fifi, il tombait aux ecarts des grandes passions. Heureusement, madame Josserand n'avait invite personne, par crainte d'etre deconsideree. Au dessert, il s'endormit en racontant des histoires embrouillees de noceur gateux, et il fallut le reveiller pour le mener dans la chambre de M. Josserand. Toute une mise en scene y etait preparee, afin d'agir sur sa sensibilite de vieil ivrogne: devant le lit du pere, se trouvaient deux fauteuils, l'un pour la mere, l'autre pour l'oncle. Berthe et Hortense se tiendraient debout. On verrait un peu si l'oncle oserait mentir une fois encore a ses promesses, en face d'un mourant, dans une chambre si triste, qu'une lampe fumeuse eclairait mal.

-Narcisse, dit madame Josserand, la situation est grave....

Et, d'une voix lente et solennelle, elle expliqua cette situation, le malheur regrettable de sa fille, la venalite revoltante du mari, la resolution penible ou elle etait de donner les cinquante mille francs, pour faire cesser le scandale qui couvrait la famille de honte. Puis, severement:

-Souviens-toi de ce que tu as promis, Narcisse.... Le soir du contrat, tu t'es encore frappe la poitrine, en jurant que Berthe pouvait compter sur le coeur de son oncle. Eh bien! ou est-il, ce coeur? le moment est venu de le montrer.... Monsieur Josserand, joignez-vous a moi, indiquez-lui son devoir, si votre etat de faiblesse vous le permet.

Malgre sa profonde repugnance, le pere murmura, par tendresse pour sa fille:

-C'est la verite, vous avez promis, Bachelard. Voyons, avant que je m'en aille, faites-moi donc le plaisir de vous conduire proprement.

Mais, Berthe et Hortense, dans l'esperance d'attendrir l'oncle, lui avaient verse trop souvent a boire. Il etait dans un tel etat, qu'on ne pouvait meme plus abuser de lui.

-Hein? quoi? begaya-t-il, sans avoir besoin d'exagerer son ivresse. Jamais promettre.... Comprends pas du tout. Repete un peu, Eleonore.

Celle-ci recommenca, le fit embrasser par Berthe qui pleurait, le supplia au nom de la sante de son mari, lui prouva qu'en donnant les cinquante mille francs, il remplissait un devoir sacre. Puis, comme il se rendormait, sans avoir l'air d'etre affecte le moins du monde par la vue du malade et de cette chambre douloureuse, elle eclata brusquement en paroles violentes.

-Tiens! Narcisse, il y a trop longtemps que ca dure, tu es une canaille!... Je connais toutes tes cochonneries. Tu viens de marier ta maitresse a Gueulin, et tu leur as donne cinquante mille francs, juste la somme que tu nous avais promise.... Ah! c'est propre, le petit Gueulin joue la dedans un joli role! Et toi, tu es plus sale encore, tu nous retires le pain de la bouche, tu prostitues ta fortune, oui! tu la prostitues, en nous volant pour cette catin un argent qui nous appartenait!

Jamais elle ne s'etait soulagee a ce point. Hortense, genee, dut s'occuper de la potion de son pere, afin d'avoir un maintien. Celui-ci, dont cette scene enfievrait le mal, s'agitait sur l'oreiller, repetait d'une voix tremblante:

-Je t'en prie, Eleonore, tais-toi, il ne donnera rien.... Si tu veux lui dire des choses, emmene-le, pour que je ne vous entende pas.

Berthe de son cote, pleurait plus fort, se joignait a son pere.

-Assez, maman, fais plaisir a papa.... Mon Dieu! suis-je malheureuse d'etre la cause de toutes ces disputes! J'aime mieux m'en aller, j'irai mourir quelque part.

Alors, madame Josserand posa carrement la question a l'oncle.

-Veux-tu, oui ou non, donner les cinquante mille francs, pour que ta niece marche le front haut?

Effare, il s'attardait dans des explications.

-Ecoute un peu, j'ai trouve Gueulin et Fifi ensemble. Quoi faire? il a bien fallu les marier.... Ce n'est pas ma faute.

-Veux-tu, oui ou non, donner la dot que tu as promise? repeta-t-elle furieusement.

Il vacillait, son ivresse s'aggravait au point qu'il ne trouvait plus les mots.

-Peux pas, parole d'honneur!... Ruine completement. Autrement, tout de suite.... Le coeur sur la main, tu le sais....

Elle l'interrompit d'un geste terrible, elle declara:

-C'est bon, je vais reunir un conseil de famille et te faire interdire. Quand les oncles deviennent gateux, on les met a l'hopital.

Du coup, l'oncle fut pris d'une grosse emotion. Il regarda la chambre, la trouva sinistre, avec sa maigre lampe; il regarda le mourant qui, soutenu par ses filles, avalait une cuilleree d'un liquide noiratre; et son coeur creva, il sanglota en accusant sa soeur de ne l'avoir jamais compris. Pourtant, il etait deja bien assez malheureux de la trahison de Gueulin. On le savait tres sensible, on avait tort de l'inviter a diner, pour l'attrister ensuite. Enfin, a la place des cinquante mille francs, il offrit tout le sang de ses veines.

Madame Josserand, epuisee, l'abandonnait, lorsque la bonne annonca le docteur Juillerat et l'abbe Mauduit. Ils s'etaient rencontres sur le palier, ils entrerent ensemble. Le docteur trouva M. Josserand beaucoup plus mal, encore sous le coup de la scene ou il avait du jouer un role. Lorsque, de son cote, l'abbe voulut emmener madame Josserand dans le salon, ayant, disait-il, une communication a lui faire, celle-ci flaira de quelle part il venait et repondit avec majeste qu'elle etait en famille et qu'elle pouvait tout entendre; le docteur lui-meme ne serait pas de trop, car un medecin etait, lui aussi, un confesseur.

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