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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– C’est Ludvik. Lui, c’est un champion. Il fait des tournois. C’est l’école tchèque de l’attaque permanente ou l’anti-école russe, si tu préfères.

– Je me disais que ça ne pouvait pas être Joseph, il ne joue pas très bien.

– Il s’en fiche, il laisse gagner ses invités.

– Tu penses vraiment me battre ?

– D’après toi ?

Il resta un moment à réfléchir et déplaça son fou. Elle sentit le danger et roqua, la reine de Ramon allait être menacée, il dut sacrifier son deuxième fou. Le retraité de la table voisine s’approcha pour suivre la partie et les enveloppa de la fumée de son cigare. Ramon avait compris qu’il aurait le plus grand mal à s’en sortir et pratiqua une politique de terre brûlée en procédant à des échanges systématiques. Elle n’eut d’autre solution que de reconnaître l’égalité.

– Je m’en veux, je n’ai pas su finir, reconnut Helena.

– Tu joues vraiment bien. D’habitude, je gagne toujours. Une autre ?

– Demain, peut-être.

– Si vous voulez, je suis à votre disposition, dit le retraité à Ramon.

– Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Ramon à Helena. Elle traduisit.

– Avec plaisir, répondit Ramon en replaçant les pièces sur le plateau.

Helena avait un regret qui la poursuivait sans qu’elle puisse s’en défaire : elle ne pouvait emmener Ramon au cinéma pour voir un film de la nouvelle vague tchèque, aucun ne passait en espagnol ou en français. Elle aurait pourtant tellement voulu les lui faire découvrir, elle avait l’impression que si elle n’y arrivait pas, il y aurait toujours un vide entre eux, un abîme même, parce que, à ses yeux, c’était fondamental.

Un soir, ils étaient allés jusqu’au Lucerna où passaient encore Les Amours d’une blonde. En désespoir de cause, elle s’était demandé si elle ne pourrait pas lui traduire au fur et à mesure mais il avait trouvé que c’était une drôle d’idée.

– Ne te fais pas de bile, dit Ramon, un jour, je verrai ce film, ils le passeront en espagnol.

– Oui, mais peut-être pas, et tu ne comprendras jamais ce que je voulais te dire.

Elle était navrée qu’ils ne puissent y aller ensemble. C’était ça le plus important. Être ensemble pour partager cette émotion et pouvoir en parler après.

Dans le hall du cinéma, il y avait des photographies du film, elle les replaça dans la chronologie mais elle n’arriva pas vraiment à lui raconter, ce n’était pas l’histoire le plus important mais le reste, ce qu’il y avait dans les regards et les silences et entre les scènes, ce qui n’était pas filmé.

– C’est l’histoire de notre pays depuis près de vingt ans, le résultat de la destruction systématique des individus, les plus belles idées broyées, le mensonge et la lâcheté érigés en principes d’une société figée, le nivellement par la médiocrité et cette conviction profonde, enracinée dans la jeunesse, que seule une troisième guerre mondiale arrivera à nous libérer. Voilà où nous en étions arrivés. Et puis, certains se sont mis à détourner les codes, à écrire entre les lignes, à construire des dramaturgies à double sens, à fabriquer des images qui disent le contraire de ce qu’on voit. Avec humour et dérision, nos armes préférées. Dans ce film, tu aurais vu comment on peut élever l’allusion et le deuxième degré au niveau d’un art de survie, parler de politique d’une façon subversive sans en avoir l’air et raconter ce que vivent les gens, leur tristesse, leur désenchantement, leur désarroi et le fossé immense qu’il y a entre nous sans que la censure s’en rende compte.

Helena avait envoyé un dossier d’inscription à la Famu, l’école de cinéma de Prague. Il y avait plus de candidats que de places disponibles. Elle devait passer devant la commission d’admission. Elle attendait la convocation et craignait d’être recalée.

Parce qu’elle était trop jeune.

Le dimanche 19 juin, il était presque minuit quand on sonna à la porte de la villa. Ramon sortit et, sur le perron, discuta en espagnol pendant une dizaine de minutes avec un homme aux cheveux blancs d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un costume élégant, qu’Helena n’avait jamais vu. À travers la fenêtre, elle aperçut Diego qui attendait, garé devant la maison. Puis l’homme monta à l’avant de la voiture qui s’éloigna.

Ramon resta une minute dehors puis rentra. Il lui annonça d’une façon un peu sèche qu’il devait partir le lendemain, il ne pouvait pas en dire plus, ni où il allait, ni combien de temps allait durer son déplacement. C’est pour avoir ce rendez-vous qu’il était venu en Tchécoslovaquie mais sa maladie l’avait obligé à tout reporter. Il n’avait pas le choix et espérait que ce ne serait pas trop long. Une histoire de quelques jours.

Elle sentit qu’il était inutile de poser la moindre question.

Cette nuit-là, il lui fit l’amour avec une intensité particulière, une sorte de rage inconnue. Soudain, elle fut persuadée que c’était la dernière fois, qu’il le savait aussi et qu’ils ne se verraient plus. Elle étouffait, il y avait un cri qui ne sortait pas de sa poitrine. Elle le regarda, il lui sourit, la caressa, elle se colla à lui mais ne dit rien de son pressentiment et se laissa aller comme jamais.

Il était bouillant. Elle se demanda s’il n’avait pas de la fièvre, s’il n’était pas à nouveau malade.

– Tu as incroyablement chaud, dit-il. Tu te sens bien ?

Elle ne savait plus qui d’elle ou de lui avait le corps brûlant. Ou peut-être était-ce tous les deux.

Ils étaient nus l’un contre l’autre dans le noir, ils ne dormaient pas. La lumière du réverbère de la rue passait par les interstices des volets.

– Fais-moi confiance, je vais revenir, dit-il d’une voix douce.

– Tu vas faire quoi après ? Tu vas repartir ?

– Le combat n’est pas fini. Il y a des luttes partout.

– Je ne comprends pas bien. Vous avez réussi à abattre un régime pourri, pourquoi ne pas conforter cette victoire ?

– Tu as raison, après la révolution, il faut construire des usines, des routes et des écoles, cultiver la terre et soigner, mais les bureaucrates prennent le pouvoir et ne le lâchent plus. Les hommes comme moi n’ont aucun avenir.

– Tu vas faire la révolution toute ta vie ?

– J’espère.

– Alors, la révolution, c’est ton métier ?

– D’une certaine façon, oui.

Ramon se leva tôt. Helena dormait encore. Il prit une douche, se rasa de près, mit le costume bleu marine rangé dans l’armoire. Il recommença trois fois son nœud de cravate. Il vérifia que son passeport se trouvait bien dans sa poche, sortit des papiers d’une valise et les rangea dans un cartable en cuir. Ils ne se parlèrent pas beaucoup pendant le petit-déjeuner. Il lui dit qu’elle pouvait rester ici jusqu’à son retour.

Elle fit oui de la tête.

Il y eut deux coups d’avertisseur. Ramon se leva sans avoir fini son café, il regarda par la fenêtre, mit sa veste, écrasa sa cigarette et ajusta sa tenue dans la glace. Il ressemblait à un homme d’affaires. Il posa un baiser sur le front d’Helena, lui caressa la joue, elle prit sa main et l’embrassa. Il s’écarta, sortit sans se retourner. Elle entendit la porte de la villa claquer puis le moteur de la voiture qui s’éloignait, elle resta longtemps à fixer la toile cirée.

Helena rassembla ses affaires et partit dans la matinée. Elle ferma les volets, poussa la porte, et fit à pied les trois kilomètres jusqu’à la gare de Ládví en portant sa valise. Elle ne savait pas trop où aller, elle n’avait rien décidé. En vérité, elle n’avait envie d’aller nulle part. Une impression de chien abandonné. Le train puait la rouille. Ou peut-être était-ce ces banlieusards avec leurs mines de ferraille. Jamais de toute sa vie, elle ne s’était sentie si seule. À cet instant, elle n’était plus sûre de rien, elle se demandait si Ramon l’avait aimée ou s’il avait juste voulu baiser avec elle. Il y a des questions auxquelles il ne faut jamais répondre. Elle hésitait à repartir pour Kamenice.

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