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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Assise en face de lui et attentive au service, Mademoiselle croisait sur la nappe ses mains minuscules, restées jolies et qu'elle entretenait (en cachette, pensait-elle) avec un cosmétique au lait de concombre. Elle ne se nourrissait presque plus. Au dessert, on lui servait un bol de lait et un biscuit, qu'elle avait la coquetterie de grignoter sec, car elle avait gardé des dents de souris. Elle trouvait toujours que l'on s'alimentait avec excès, et surveillait de près l'assiette de sa nièce. Mais, ce matin, en l'honneur de Jacques, elle renia ses principes jusqu'à proposer, le dessert fini :

— « Jacquot, tu vas goûter mes nouvelles confitures ? »

— « Saveur exquise, digestibilité parfaite », murmura Jacques, clignant de l'œil vers Gisèle ; et cette vieille plaisanterie, qui leur rappelait un certain sac de berlingots et un des meilleurs fous rires de leur jeunesse, les fit rire aux larmes, comme deux enfants.

M. Thibault n'avait pas entendu, mais il sourit avec bonhomie.

— « Méchant lutin », reprit Mademoiselle, « regarde plutôt comme elles sont bien prises ! » Sur la desserte, protégés par une mousseline que harcelaient en vain les mouches, une cinquantaine de pots, remplis d'une gelée rubis, attendaient leurs ronds de papier rhumé.

La salle à manger ouvrait, par deux portes-fenêtres, sur une véranda garnie de caisses fleuries. Le long des stores, le soleil glissait jusqu'au parquet ses traînées aveuglantes. Autour du compotier de reines-claudes une guêpe bourdonnait, et toute la maison semblait ronronner avec elle sous la caresse de midi. Jacques devait plus tard se souvenir de ce repas comme du seul moment où son admission à Normale lui eût causé un fugitif sentiment de plaisir.

Gisèle, agitée, heureuse, mais silencieuse par habitude, échangeait avec lui des coups d'œil furtifs, chargés d'une complicité sans objet ; et, au moindre mot de Jacques, sa gaieté partait en fusée.

— « Oh, Gise, cette bouche ! » chevrotait alors Mademoiselle, qui ne s'était jamais résignée à ce que Gisèle eût une bouche largement fendue et des lèvres fortes. Elle ne prenait pas davantage son parti des cheveux noirs, un rien crêpelés, du nez camus, ni de ce teint blond aux ombres chaudes, qui lui rappelaient, plus qu'elle ne l'eût souhaité, la mère de Gisèle, la métisse épousée par le commandant de Waize pendant son séjour à Madagascar. Aussi ne manquait-elle jamais une occasion de rappeler l'ascendance paternelle de sa nièce : « Quand j'avais ton âge », reprit-elle en souriant, « mon aïeule, tu sais, la grand-mère à l'écharpe écossaise, pour me faire une petite bouche, me faisait répéter cent fois de suite : Baillez-nous, ma mie, deux tout petits pruneaux de Tours. » Elle s'efforçait, tout en parlant, de happer la guêpe dans le piège de sa serviette tendue, et riait à tout instant de l'avoir manquée. Car la chère vieille n'avait rien de morose : les tribulations de son existence n'avaient pas altéré la jeunesse de son rire perlé, contagieux. « Cette grand-mère-là », poursuivit-elle, « avait dansé à Toulouse avec le comte de Villèle, le ministre. Et elle serait bien malheureuse au temps d'aujourd'hui, car elle n'aimait ni les grandes bouches, ni les grands pieds. » Mademoiselle était fort coquette des siens, qui étaient faits comme ceux des nouveau-nés, et qu'elle chaussait toujours d'escarpins en étoffe, carrés du bout, afin de préserver les orteils de toute déformation.

À trois heures, la maison se vida pour les vêpres.

Jacques, resté seul, monta dans sa chambre.

Elle était au second, mansardée, mais vaste, fraîche, et tapissée d'un papier à fleurs ; l'horizon y était borné, mais par les cimes de deux marronniers dont le feuillage plumeux était une caresse pour le regard.

Sur la table traînaient encore des dictionnaires, un traité de philologie : il jeta le tout au bas d'un placard et revint s'asseoir à son bureau.

« Suis-je un enfant ou bien suis-je un homme ? » se demanda-t-il inopinément. « Daniel… Lui, c'est autre chose. Moi, je… Qu'est-ce que je suis, moi ? » Il eut l'impression d'être un monde ; un monde peuplé de contradictions ; un chaos, un chaos de richesses. Il souriait à sa propre immensité, l'œil perdu sur cette surface d'acajou, qu'il avait déblayée pour… Pourquoi ? Certes, les projets ne lui faisaient pas défaut. Depuis combien de mois repoussait-il presque chaque jour la tentation d'entreprendre quelque chose ? « Quand je serai reçu », se disait-il. Et maintenant, cette liberté, qui s'éployait tout à coup à sa portée, plus rien ne lui semblait digne de lui être consacré : ni le Conte des deux jeunes hommes, ni les Feux, ni même la Confidence brusquée !

Il quitta son bureau, fit quelques pas, flaira sur l'étagère le rayon de livres qu'il accumulait — quelques-uns depuis l'an dernier — pour le moment où il serait libre, chercha mentalement quel serait d'entre tous le premier élu, fit la moue, et vint choir sur son lit, les mains vides.

« Assez de livres, assez de raisonnements, assez de phrases ! » songea-t-il. « Words ! Words ! Words ! » Il tendit les bras vers il ne savait quoi d'insaisissable, et fut sur le point de pleurer. « Est-ce que je peux déjà… vivre ? » se demanda-t-il, oppressé. Et, de nouveau : « Suis-je encore un enfant ? Ou bien suis-je un homme ? »

De violentes aspirations le soulevaient ; il en était accablé ; il n'eût pas osé dire ce qu'il attendait du sort.

« Vivre », répéta-t-il ; « agir. »

Il ajouta : « Aimer », et ferma les yeux.

Une heure plus tard, il se leva. Avait-il rêvassé ou dormi ? Il remuait difficilement la tête ; son cou était irrité. Un abattement, fait d'ennui sans cause et de force en excès, entravait en lui toute velléité d'action, obscurcissait toute pensée. Il parcourut des yeux sa chambre. Stagner, deux mois entiers, là, dans cette maison ? Et pourtant, il sentait qu'une mystérieuse destinée l'enchaînait ici, cette année, et que, partout ailleurs, il traînerait une détresse pire.

Il s'approcha de la fenêtre pour s'y accouder ; du même coup, sa tristesse s'envola : la robe de Gisèle faisait une tache claire à travers les basses branches des marronniers. Près d'elle, il eut le sentiment qu'il retrouverait aussitôt du goût à être jeune et à vivre !

Il tenta de la surprendre. Elle avait l'oreille au guet, ou bien sa lecture ne captivait guère son attention, car elle se retourna vite en reconnaissant le pas de Jacques derrière elle :

— « Manqué ! »

— « Qu'est-ce que tu lis là ? »

Elle refusa de répondre, et, de ses bras croisés, pressa le livre contre sa poitrine. Ils se défièrent avec une pointe subite de plaisir :

— « Un, deux, trois… »

Il fit basculer le fauteuil et glisser la jeune fille dans l'herbe. Elle ne lâchait pas le livre, et il dut lutter un bon moment contre ce corps souple et chaud, avant de pouvoir s'emparer du volume.

— « Le Petit Savoyard, tome premier. Bigre ! Et il y en a plusieurs, de ces tomes ? »

— « Trois. »

— « Félicitations. C'est passionnant ? »

Elle rit :

— « Je n'arrive même pas à finir le premier. »

— « Aussi pourquoi lis-tu des choses pareilles ? »

— « Je n'ai pas le choix. »

(« Gise n'aime pas beaucoup la lecture », affirmait Mademoiselle, après plusieurs essais de ce genre.)

— « Je te prêterai des livres, moi », déclara Jacques, qui se plaisait à conseiller la révolte et la désobéissance.

Gisèle n'eut pas l'air d'entendre.

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