Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Laura le fixa sans rien dire.
« Relax », dit-il. Il ouvrit la fermeture à glissière de son gilet. « Vous êtes dans le camp des bons, à présent. On va vous apporter des habits neufs. Après, on mangera. » Il lui sourit, vit que ça ne marchait pas et se renfrogna. « Bon. Écoutez : qu’est-ce que vous fichiez sur ce bateau ? Vous ne vous êtes pas reconvertie dans les banques de données, non ? Encore une histoire d’agent double ?
— Non, bien sûr que non !
— Vous avez une raison particulière de regretter ces criminels ? »
L’amoralité de cette remarque l’abasourdit. C’étaient quand même des êtres humains. « Non », laissa-t-elle échapper, presque malgré elle.
Hesseltine retira sa chemise, révélant un torse étroit, bronzé et musculeux.
Elle lorgna discrètement son gilet. Elle savait qu’il y avait glissé une arme, quelque part.
Il surprit son regard et ses traits se durcirent. « Écoutez. Ça va être bien simple. Vous entrez sous la douche et n’en sortez que quand on vous le dira. Ou gare… »
Elle entra sous la douche, ferma la porte, ouvrit l’eau. Elle resta dans la cabine dix minutes durant lesquelles elle reçut une trentaine de centilitres d’eau brumisée par ultrasons. Elle rinça le sel qui restait sur ses vêtements, et se lava les cheveux avec un peu de savon acide.
« Parfait », lui cria Hesseltine. Elle sortit de la cabine, vêtue de nouveau du ciré. Hesseltine était impeccable. Il avait revêtu un uniforme bleu marine et laçait ses chaussures de revue. Quelqu’un avait préparé pour elle une tenue en éponge : pantalon élastique, sweater à capuche.
Elle enfila le pantalon, lui tourna le dos, se défit du ciré et se glissa rapidement dans le sweater. Elle se retourna, découvrit qu’il l’avait contemplée dans la glace. Ni désir ni même appréciation dans ce regard, mais une expression glaciale, vacante, celle d’un gamin mauvais en train de tuer méthodiquement un insecte.
À l’instant où elle se retournait, ce regard disparut comme par magie.
À aucun instant il ne l’avait lorgnée à la dérobée. Hesseltine était un gentleman. C’était une situation embarrassante mais obligée que l’un et l’autre se devaient de dominer en adultes. Quelque part, c’était ce qu’Hesseltine était en train de lui transmettre, tout en se penchant pour lacer ses chaussures. Il irradiait le mensonge. Par tous les pores, comme de la sueur.
Un marin les attendait hors des douches, un ancien, sec et noueux, moustaches grises et regard lointain. Il les conduisit vers l’arrière à une cabine fort exiguë où la coque formait un toit en pente, arrondi. La taille était en gros celle d’une cabane à outils. Quatre marins d’une pâleur mortelle, manches relevées et col ouvert, étaient assis autour d’une table à café minuscule et faisaient une partie de dames.
L’officier de langue française était là. « Asseyez-vous », dit-il en anglais. Laura s’assit sur l’étroite banquette le long de la cloison, assez près de l’un des quatre hommes pour sentir le parfum floral de son déodorant.
En face d’elle, collées à la cloison incurvée, des affiches présentaient les portraits idéalisés d’hommes en grand uniforme. Elle lut rapidement les noms : DE GAULLE ; JARUZELSKI. Insensé.
« Je m’appelle Baptiste, se présenta le marin. Officier politique à bord de ce vaisseau. Nous devons avoir une discussion. » Deux secondes de pause. « Voulez-vous du thé ?
— Oui », dit Laura. La brumatisation de la douche n’avait pas suffi à la désaltérer. Elle se sentait la gorge parcheminée, desséchée par le choc et par l’eau de mer. Elle fut prise d’un frisson soudain.
Elle ne s’illusionnait pas sur sa capacité à maîtriser la situation. Elle était aux mains d’assassins. Cela la surprit même qu’on fît ainsi mine de la consulter sur son propre destin.
Ils devaient malgré tout vouloir lui extorquer quelque chose. Laura regarda Hesseltine ; ce qui se dépeignait sur ce maigre visage de fouine, elle aurait pu le racler de sous une botte. Elle se demanda à quel point elle désirait vivre. Ce qu’elle était prête à sacrifier pour ça.
Hesseltine se moqua d’elle. « Ne faites donc pas cette tête, euh… Laura. Cessez de vous tourmenter. Vous êtes en parfaite sécurité, désormais. » Baptiste lui jeta un regard cynique sous ses lourdes paupières. Une soudaine cascade de claquements métalliques, effet de la pression, résonna des parois. Laura sursauta comme une antilope. L’un des quatre marins déplaça languissamment un pion de l’index.
Elle regarda Hesseltine, puis prit une tasse offerte par Baptiste et but. C’était tiède et sucré. L’empoisonnaient-ils ? Quelle importance… Elle pouvait mourir selon leur bon vouloir.
« Je m’appelle Laura Day Webster, leur dit-elle. Associée du groupe industriel Rizome. Je vis à Galveston, Texas. » Tout cela sonnait pathétiquement fragile et lointain.
« Vous frissonnez », observa Baptiste. Il se bascula en arrière pour monter le thermostat sur la cloison. Même ici, dans cette espèce de salle de loisirs, la paroi était ridiculement encombrée : la grille d’un haut-parleur, un ionisateur d’air, une prise électrique à huit broches protégée des surcharges, une pendule murale qui affichait 12 :17, Temps Universel.
« Bienvenue à bord du SNLE Thermopyles », dit Baptiste.
Laura ne dit rien.
« Z’avez avalé votre langue ? » dit Hesseltine. Rire de Baptiste.
« Allons, reprit Hesseltine. Vous jacassiez comme une pie quand vous me preniez pour un de ces fichus pirates informatiques.
— Nous ne sommes pas des pirates, madame Webster, dit Baptiste, apaisant. Nous sommes la police mondiale.
— Vous n’êtes pas Vienne, dit Laura.
— Il parle de la véritable police, s’impatienta Hesseltine. Pas de cette bande de bureaucrates au cul de plomb. »
Laura frotta son œil irrité. « Si vous êtes de la police, alors suis-je en état d’arrestation ? »
Hesseltine et Baptiste échangèrent un mâle ricanement devant pareille naïveté. « Nous ne sommes pas des légalistes bourgeois, dit le second. Nous ne prononçons pas d’arrestations.
— Les seuls arrêts qu’on prononce, ce sont des arrêts… cardiaques », conclut Hesseltine, en se tapotant les dents de l’ongle du pouce. Il se croyait vraiment drôle. « Je vous ai vue à la télé singapourienne, dit-il soudain à Laura. Vous vous disiez opposée aux planques informatiques, vous vouliez qu’on les fasse fermer. Mais on peut dire que vous vous y êtes prise comme un manche. Les banquiers – mes anciens associés, voyez-vous –, ils étaient pliés en quatre en vous voyant servir cette salade démocrate au Parlement. »
Il se versa du thé. « Bien sûr, ce sont en majorité des réfugiés à l’heure qu’il est, sans compter que bon nombre de ces salauds ont été envoyés par le fond. Pas grâce à vous, toutefois ; vous vouliez plutôt les soumettre par la séduction. Vous, une vraie de vraie cow-boy du Texas ! Une chance qu’ils aient pas tenté la même chose à Alamo… »
Un autre marin bougea une pièce sur le damier et le troisième réagit par un juron. Laura sursauta.
« Faites pas attention à eux, s’empressa d’observer Baptiste. Ils sont hors quart.
— Quoi ? fit Laura, ahurie.
— Hors quart », répéta-t-il, impatienté, comme si cela le gênait. « Ils font partie de l’équipage bleu. Nous, nous sommes le rouge.
— Oh !… Et à quoi jouent-ils ? »
Il haussa les épaules. « Aux U-dames.
— Les U-dames ? C’est quoi, ça ?
— Un genre de bataille navale. »
Hesseltine prépara, braqua et tira un sourire dans sa direction. « Les équipages de sous-marin… Une race vraiment à part. Des types supérieurement entraînés, disciplinés. Un corps d’élite. »