Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Giuditta sourit. Son père changerait d’idée. La veille, elle était allée se coucher avec la certitude que rien de mauvais ne pourrait lui arriver dans la vie. Pas après ce qui s’était passé avec Mercurio. Il y avait longtemps que le destin avait scellé pour eux une promesse. Mais c’était eux-mêmes, ce soir-là, qui l’avaient scellée. Et la vie ne pouvait pas préparer certaines rencontres pour qu’ensuite elles n’adviennent pas. Le monde ne pouvait pas être cruel et stupide au point qu’un tel amour n’y triomphe pas. La vie avait tressé leurs deux destins pour n’en faire qu’un, leurs existences séparées pour qu’elles n’en fassent qu’une. Dorénavant, tout ce qui arriverait ne pourrait être que pour le meilleur.
Elle se tourna vers la nouvelle série de bonnets qu’elle cousait. « Il y a autre chose que je dois te dire… », commença-t-elle.
Isacco, entendant résonner la Marangona, signe que la porte du Ghetto allait s’ouvrir, agita la main. « Il suffit que tu ne regardes pas cet escroc et tu as ma bénédiction, dit-il pour couper court.
— Il s’agit de…
— Je n’ai pas le temps, fit Isacco en jetant son manteau sur ses épaules. La maladie se répand et je ne sais pas comment l’arrêter. » Il ouvrit la porte, vit sa fille contrariée et revint sur ses pas la baiser sur le front. « Nous en parlerons une autre fois… » Il lui prit les mains. « Mais qu’est-ce que tu as fait à tes doigts ? »
Giuditta se dégagea. Elle avait les doigts rouges et abîmés par les aiguilles. « Je fais de la couture…
— Ah, c’est pour ça… » Son regard tomba sur le tas de bonnets jaunes pliés sur le tabouret à côté de la table. Il les montra, distraitement. « Ces bonnets ? Mais combien tu en as ?
— C’est de ça que je voulais te parler…
— Pas maintenant, ma chérie. » Il la baisa de nouveau sur le front et sortit.
Giuditta soupira et s’assit, le regard dans le vide. Sa main alla instinctivement au papillon que Mercurio lui avait offert et qu’elle gardait sur son plan de travail. Elle sourit. Tout s’arrangerait. Tout tournerait pour le mieux. Elle regarda ses bonnets. Les choses changeaient déjà. Toutes les femmes de la communauté voulaient une de ses créations. Ottavia en avait même vendu sous le manteau à trois riches chrétiennes. C’était une aventure excitante, et rémunératrice.
Elle tendit le bras vers un bonnet à terminer. L’aiguille et le fil étaient piqués sur le revers. Tirant l’aiguille, elle commença à coudre et fit une grimace. Ses doigts lui faisaient vraiment mal. Si Mercurio les avait vus, il les aurait trouvés vilains. “Non, se dit-elle. Il les couvrirait de baisers.” Elle sourit. Puis, s’abandonnant à cette pensée, elle se mit à rire. Dans le silence de la maison, son rire résonna avec gaieté, comme l’eau d’un torrent d’été sur les pierres.
« À te voir ainsi, on croirait que tu es moitié folle, fit une voix sur le seuil. Alors qu’en fait, tu es peut-être simplement heureuse. »
Giuditta se retourna. « Ottavia ! s’exclama-t-elle.
— Tu ne fermes jamais ta porte ? », dit celle-ci en entrant.
Giuditta lui sourit et reprit son aiguille.
« Arrête, lui dit Ottavia. Regarde-moi ces doigts. » Elle secoua la tête. « On fait de bonnes affaires, mais tu ne peux pas continuer comme ça. D’ailleurs les commandes augmentent… »
Giuditta posa son aiguille. Elle avait le visage fatigué, les traits tirés. Elle caressa les ailes du papillon en filigrane d’argent.
« Si tu tombes malade, adieu les affaires », continua Ottavia. Elle sourit, mais on voyait à son regard qu’elle ne plaisantait pas. « Et ce n’est pas ton père qui pourrait te soigner. Il n’est jamais là. »
Giuditta leva les yeux sur son amie. « Mon père s’occupe de choses très sérieuses. Il n’a pas de temps pour ces bêtises. »
Ottavia alla à la fenêtre. Elle regarda en bas sur le campo et prit une longue inspiration, cherchant les mots justes. « La communauté n’est pas aussi convaincue que ce sont des choses… sérieuses. »
Giuditta se raidit. « Mon père fait son devoir de médecin, dit-elle, sur la défensive.
— La communauté pense que les patientes dont s’occupe ton père ne sont pas… convenables.
— La communauté, la communauté…, souffla Giuditta. Tu sais ce que je me dis parfois ? Les chrétiens nous ont peut-être enfermés dans une cage pour la nuit. Mais la communauté, elle, nous enferme…
— Tais-toi, Giuditta, l’interrompit Ottavia. On finit par exprimer des pensées dangereuses, à dire tout ce qui nous passe par la tête. Arrêtons cette conversation, d’accord ? »
Giuditta ne répliqua pas et reprit sa couture.
Ottavia posa la main sur les siennes, avec tendresse. « Inutile de coudre avec ces doigts-là. Tu finirais par faire des taches rouges sur le tissu. » Elle sourit. « Il faut que ce soit jaune, tu te souviens ? Pas rouge. »
Giuditta la regardait, encore contrariée.
« Et tu es vilaine avec ces sourcils froncés, lui fit Ottavia. On ne te l’a jamais dit ? »
Giuditta dégagea ses mains. Elle regarda Ottavia, et son front peu à peu se détendit. Elle aurait pu penser à elle comme à une mère. C’est peut-être le rôle qu’Ottavia voulait jouer pour elle, elle n’avait pas eu d’enfant avec son mari. Mais Giuditta n’avait pas besoin d’une mère, même si elle n’en avait jamais eue. « Veux-tu être mon amie ? », lui demanda-t-elle brusquement.
Ottavia pencha la tête sur le côté, surprise. « Mais je suis ton amie.
— Vraiment ?
— Oui. Bien sûr. »
Giuditta serra la main d’Ottavia. « Moi, je suis fière de mon père. Ce qu’il fait est très important », dit-elle en la fixant dans les yeux.
Ottavia lui rendit son regard. Puis, lentement, elle acquiesça. « Je ne suis pas une femme courageuse. Je suis rusée, intelligente, bonne en affaires… mais pour certaines choses je n’arrive pas toujours à penser par moi-même.
— Je ne veux pas que la communauté nous sépare, dit Giuditta.
— Tu as raison.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Giuditta avec un sourire.
— C’est-à-dire ?
— C’est toi qui es rusée, intelligente et bonne en affaires, non ? Comment allons-nous le résoudre, ce problème des bonnets ? », dit Giuditta en riant.
Ottavia la prit dans ses bras. « J’y ai déjà réfléchi.
— Dis-moi.
— Nous nous ferons aider par les femmes. Nous les ferons travailler. Et nous les paierons avec un pourcentage à la pièce, dit Ottavia.
— Et les maris, que diront-ils ? Que dira la communauté ?
— Ça, on y réfléchira, ne me donne pas des sueurs froides, répondit Ottavia en ouvrant grand les yeux. D’ailleurs, c’est toi qui t’en occuperas. Je suis celle qui est rusée, intelligente et bonne en affaires, mais la courageuse, la rebelle, c’est toi. »
Giuditta éclata de rire. « Alors nous ferons des bonnets de toutes les couleurs, pas seulement jaunes pour les Juifs. »
Ottavia porta les mains à ses lèvres. « Tu es devenue folle ? Nous ne pouvons pas vendre aux chrétiens ! Les trois que j’ai vendus, c’était comme ça, parce qu’elles me l’avaient demandé, mais se mettre en affaires pour de bon, c’est une chose sérieuse. »
Giuditta sourit. « J’y ai réfléchi. Les chrétiens ne nous permettent de faire que trois métiers. Lesquels ? »
Ottavia hocha la tête. « Tu le sais très bien…