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Dominium Mundi. Livre II

Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre II». Краткое содержание книги:

« Cette guerre pour laquelle il s’était engagé n’était pas une guerre de religion, ni même une simple guerre de conquête ou de colonisation, mais bel et bien une guerre d’extermination. »
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Lorsque je vis qu’Arnut’har était là, j’eus un bref instant d’hésitation. Depuis le début, s’il ne nous avait pas témoigné plus d’agressivité que les autres, il ne s’était jamais défait non plus de sa méfiance originelle. Je sentais clairement que, jusqu’à preuve du contraire, il nous considérait comme des espions ou, au mieux, comme des émissaires de l’ennemi. Mais Clotilde était là, ainsi que certains de mes amis, dont Tancrède ; je n’allais donc pas laisser mes réticences me priver d’un moment agréable en leur compagnie.

Assis sur un tapis posé à même le sol, je me serrai contre Clotilde après lui avoir déposé un baiser dans le cou. Personne ne disait mot, tous les regards étaient perdus dans le lointain. N’osant briser ce silence, je me contentais d’observer les visages des uns et des autres, tissant intérieurement des pensées sur l’absurdité de cet univers qui n’était bon qu’à produire des guerres entre les peuples. Je remarquai au passage que je m’étais considérablement habitué à l’apparence physique de nos hôtes, y compris à celle des guerriers, pourtant la plus terrible, au point que désormais je ne me sentais plus entouré d’Atamides et d’humains, mais de gens. Je me demandais s’il en était de même pour les autres.

Au bout d’une demi-heure, le froid aidant, la plupart d’entre nous abandonnèrent la veillée pour rejoindre leurs tentes. Clotilde elle-même finit par renoncer et s’en alla chercher la chaleur de notre abri synthétique, non sans m’avoir embrassé et conseillé de ne pas trop tarder à la rejoindre. Il ne resta bientôt plus que Tancrède, Arnut’har et moi-même.

Je m’étendis sur le tapis afin de pouvoir scruter la voûte céleste puis m’amusai à tenter d’imaginer les constellations d’un zodiaque centaurien. Toutefois, loin de trouver le plaisir simple que j’attendais de ce petit jeu, je fus au contraire saisi d’une angoisse soudaine. Là, allongé à la surface de cette planète inconnue, abîmé dans la contemplation d’étoiles étrangères, noyé dans les ténèbres d’une nuit profonde et dans le silence total d’un monde sauvage, j’éprouvai réellement le sentiment d’être loin de chez moi. Pendant un bref instant, j’eus même l’impression que j’allais basculer dans le vide stellaire. J’écarquillai les yeux de terreur en réalisant que je venais d’avoir un timide aperçu du calvaire que devait endurer le malheureux Cossolat dans son Caisson de l’Oubli, victime du totalitarisme militaire, âme damnée de l’intégrisme religieux.

« Venez… »

Je me redressai en prenant appui sur mes coudes et regardai Tancrède.

« C’est toi qui… », commençai-je avant de m’interrompre en devinant à son expression que lui aussi avait entendu l’appel. Nous dévisageâmes Arnut’har, qui nous rendit notre regard, impassible, puis nous comprîmes enfin.

Tan’hem.

Le vieux sage venait de nous lancer un appel silencieux. Manifestement, Arnut’har ne l’avait pas reçu. Il n’était pas appelé. Lorsque Tancrède et moi nous levâmes et prîmes la direction de la tente du sage, le chef guerrier nous suivit des yeux un long moment. J’étais certain qu’il avait compris ce qui se passait. Je ne pus m’empêcher de trouver le procédé maladroit de la part de Tan’hem. Arnut’har, qui déjà ne nous portait pas dans son cœur, ne devait guère apprécier d’être ainsi tenu à l’écart.

La tente du vieillard n’occupait pas de position particulière dans le camp. Elle se situait dans le cercle extérieur sans que rien ne permette de l’identifier comme celle du chef. D’ailleurs, j’aurais bien été en peine d’affirmer que Tan’hem était le chef de ce groupe. L’organisation hiérarchique des Atamides m’était encore assez obscure.

Le sage nous attendait au même endroit et dans la même posture que lors de notre première rencontre, quand il nous avait accueillis dans sa tente. À la différence que cette fois il était seul. Assis sur un tapis, jambes croisées et bras invisibles sous la tunique, il nous invita à prendre place en face de lui et nous proposa poliment de respirer des Uk’tis, des boulettes de feuilles séchées dont les propriétés légèrement narcotiques permettaient de se détendre. On offrait des Uk’tis aux invités comme on proposait du thé ou de l’alcool dans d’autres cultures.

En temps normal, j’évitais de respirer les Uk’tis – de même que je ne buvais jamais d’alcool – car je n’appréciais que médiocrement l’état second que cela induisait. Toutefois, ce soir-là, il me sembla inapproprié de refuser. Je percevais que Tan’hem ne nous avait pas fait venir pour engager avec nous une discussion banale et je ne voulais rien faire qui risquât de le faire changer d’avis.

Il commença par s’enquérir de l’état de santé de Tancrède puis nous posa quelques questions sur notre séjour dans la caravane. Nous répondîmes patiemment tout en inhalant cette satanée fumée âcre. Rapidement, le vieillard comprit que ces palabres étaient inutiles. Il était pratiquement impossible de cacher son état d’esprit à un sage atamide aussi perspicace que Tan’hem.

« J’ai cru comprendre que vous comptiez nous quitter demain, dit-t-il enfin. Je voulais vous voir une dernière fois avant votre départ. »

Je ne pus m’empêcher de penser : vous aimeriez surtout poser à Tancrède la question qui vous brûle les lèvres depuis le début. Celle que vous lui aviez posée juste avant l’attaque d’Ignacio et à laquelle il n’a jamais répondu

Tan’hem sursauta. Cette pensée avait fusé dans mon esprit avant que je puisse la réprimer. Bien que les sages ne puissent pas « entendre » les pensées involontaires non verbalisées, il avait dû recevoir ma bouffée de cynisme comme une piqûre d’aiguille. Affreusement gêné, je regardai ailleurs en espérant qu’il allait poursuivre sans s’offusquer. Tancrède ne s’était rendu compte de rien. Le vieillard continua et, contrairement à ce que je craignais, je sentis dans sa voix mentale comme la trace d’un sourire. J’avais déjà eu l’occasion de remarquer que ma tournure d’esprit, disons incisive, amusait les sages atamides.

« Nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de parler depuis le jour où Tancrède a été blessé. Je vous prie de me pardonner. N’y voyez aucun mépris. Je voulais simplement vous observer. Voir comment vous alliez vous comporter en vivant parmi nous. Pour être aussi direct qu’Albéric sait parfois l’être, vous m’avez surpris. La seule image que les humains nous avaient donnée d’eux depuis leur arrivée sur Akya était celle de tueurs sanguinaires. Or, en venant à notre rencontre et en vous intégrant parmi nous, vous nous avez montré que les humains pouvaient aussi se montrer altruistes et ouverts sur les autres. Je tenais à ce que vous sachiez cela avant de nous quitter. »

C’était une déclaration émouvante, en particulier pour moi qui m’étais tant investi dans les tentatives de communication entre eux et nous. D’ailleurs, c’était certainement la raison pour laquelle Tan’hem avait voulu nous voir tous les deux. Chacun à notre manière, nous avions œuvré à ce rapprochement. Tancrède en créant les conditions du premier contact, et moi, en travaillant sans relâche à mieux connaître nos hôtes et à satisfaire leur curiosité.

Un long silence suivit ces paroles. Je ne pus retenir un sourire, car il était évident que Tancrède et Tan’hem avaient chacun quelque chose à se demander et qu’aucun n’osait se lancer. Plus le silence se prolongeait, plus ils avaient l’air embarrassé et plus je trouvais la situation comique. Au bout d’un moment, n’y tenant plus, j’éclatais carrément de rire. Les deux chiens de faïence tournèrent aussitôt leurs visages empourprés vers moi, avant de céder à leur tour à l’hilarité. Un Atamide en train de rire produisait en général un son rauque avec sa gorge qui frôlait le grotesque. Probablement autant que celui des humains à des oreilles atamides, supposais-je. Dans le cas de Tan’hem, il y avait un tel contraste entre cet esclaffement cocasse et sa personnalité si solennelle que mon rire redoubla.

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