Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Il était énorme. Tout proche. Un vaste rectangle noir d’acier peint. Une tourelle.
Un sous-marin monstrueux.
9
Il était énorme et vivant, moteurs au ralenti comme un jet transatlantique, crachant l’eau de mer par brefs soupirs pneumatiques sur fond de grondement vibrant. Laura entendait des engins robots siffler autour d’elle dans le noir, tournant en rond avant d’atterrir sur la coque. Bruit malsain d’insectes piqueurs. Elle ne pouvait les voir mais elle savait que les machines la voyaient, elle, éclairée par sa propre chaleur corporelle.
Le pneumatique aborda le submersible en douceur – petite secousse élastique.
Les marins grimpèrent par une échelle de corde amovible jetée sur la courbe sombre de la coque. Henderson attendit qu’ils soient montés. Puis il écarta de ses yeux une mèche de cheveux mouillés et la prit par le bras.
« Ne faites pas de conneries, lui dit-il. Ne criez pas, ne faites pas l’intéressante, ne jouez pas les emmerdeuses. Je vous ai sauvé la vie. Alors, ne me gênez pas. Parce qu’autrement vous mourrez. »
Il la fit monter devant elle. Les barreaux lui faisaient mal aux mains, et sous ses pieds nus l’acier glissant était aussi glacial que l’eau des abysses. La partie horizontale de la coque allait se perdre à l’infini dans les ténèbres. Derrière elle, la tourelle se dressait à dix mètres de haut. Les longues arêtes d’antennes noires et blanches jaillissaient de sa crête.
Une douzaine d’autres marins étaient regroupés sur le pont, vêtus de pantalons élégants et de tuniques à manches longues à galons dorés. Ils s’occupaient des engins robots, les faisant redescendre par toute une série d’écoutilles béantes. Ils se déplaçaient sur la pointe des pieds, avec une étrange démarche voûtée. Comme s’ils trouvaient oppressant ce ciel noir et vide.
L’équipage du pneumatique hissa prestement l’embarcation à l’aide d’élingues tirées à la main. Ils le dégonflèrent, chassant l’air en une danse espagnole démente, puis fourrèrent dans un sac en toile la masse de caoutchouc humide.
En quelques minutes, tout était terminé. Ils regagnaient déjà leur vaste terrier d’acier, comme des rats. Henderson propulsa Laura vers une écoutille ouverte dans un retrait de la coque. Le disque métallique s’enfonça sous ses pieds. Le couvercle de l’écoutille se rabattit sur sa tête dans un chuintement de vérin ; il se referma avec un bruit sourd qui lui fit claquer les tympans.
Ils émergèrent de l’ascenseur dans une vaste soute cylindrique éclairée de pâles ampoules jaunes. Elle possédait deux niveaux : un pont inférieur, sous ses pieds nus, en plaques métalliques, et un pont supérieur, en métal déployé. Les proportions étaient caverneuses : soixante-dix mètres de long ; tous les dix mètres, les parois étaient interrompues de part et d’autre par la saillie massive de puits d’ascenseurs. Des puits de trois mètres de diamètre, des silos d’acier, la base encombrée de prises et de câbles électriques. Comme des cuves biotechnologiques, songea-t-elle, de vastes bacs de fermentation.
Chaussée de sandales à semelles en caoutchouc, une vingtaine de marins arpentaient sans bruit les passerelles étroites entre les silos. Ils travaillaient sur les hélicos robots, appliqués et silencieux. Odeur d’encens de l’huile d’aviation brûlante mêlée à celle de la poudre sur le fond des culasses. Ambiance mêlée de guerre, d’industrie et d’église.
Le compartiment était peint en bleu ciel, les tubes en bleu nuit. Henderson se dirigea vers l’arrière. Tandis qu’il la précédait, Laura effleura la surface de latex froid d’un tube, curieuse. Quelqu’un y avait laborieusement peint au pochoir de bêtes étoiles à cinq branches, des comètes avec des queues de bande dessinée, de petits Saturnes aux anneaux jaunes. Comme sur les planches de surf – de l’art pauvre, onirique.
Certains silos avaient été découpés au chalumeau, dévoilant leurs entrailles bardées d’outils mystérieux. On était en train de les adapter au lancement d’engins robots. Les autres, plus anciens, semblaient intacts. Certains servaient encore à leur fonction première, quelle qu’elle pût être.
Henderson manœuvra le volant au centre d’une porte étanche. Elle s’ouvrit avec un bruit de bouteille isotherme. Ils se glissèrent au travers pour pénétrer dans une sorte de caveau aux parois insonorisées évoquant des cartons à œufs.
Laura sentit le monde s’incliner subtilement sous ses pieds. Cascade des ballasts qui s’emplissent, grondement lointain des moteurs. Le sous-marin entamait sa plongée. Puis un étonnant concert de claquements, craquements et autres cliquetis, à mesure que la pression croissait sur la coque.
Au sortir du caveau, ils débouchèrent dans une autre salle inondée de lumière blanche immaculée : rampes fluorescentes au plafond, étrange éclat laser d’un spectre trichrome, découpant chaque objet avec une précision surréaliste. Une espèce de poste de commandement, avec une profusion d’appareillages bariolés comme un arbre de Noël. Longues consoles inclinées, constellées de rangées d’interrupteurs, d’écrans clignotants, de cadrans vitrés aux aiguilles tressautantes. Des marins en short, cheveux en brosse, étaient assis devant, installés dans de somptueux sièges pivotants capitonnés.
La salle était bondée ; Laura remarquait de plus en plus de marins dont la tête apparaissait derrière les amas denses de tuyauteries et d’écrans de contrôle. La salle était bourrée d’équipement du sol au plafond, au point qu’elle n’en distinguait pas les murs. Les hommes étaient coude à coude, tous serrés dans leur mystérieuse petite niche ergonomique. Comme une douille où ils se visseraient.
L’accélération se fit sentir ; Laura tituba légèrement. Quelque part, un faible gémissement aigu, un tremblement liquide, tandis que la grande masse d’acier prenait de la vitesse.
Pile devant elle s’ouvrait une dépression de la taille d’une baignoire. Un homme y était assis, un gros casque capitonné sur la tête, un volant cannelé entre les mains. On aurait dit une poupée entourée de matériel hi-fi coûteux. Juste au-dessus de sa tête, se trouvait une saillie bordée d’un joint gris, portant inscrit au pochoir : FEU ANTICOLLISION – BASCULER POUR ALLUMER. L’homme avait le regard fixé sur une demi-douzaine de cadrans circulaires.
C’était le pilote, se dit Laura. Pas moyen de regarder dehors dans un sous-marin. Juste des cadrans.
Bruits de pas sur un escalier en colimaçon, au fond de la salle – quelqu’un descendait du pont supérieur. « Hesseltine ?
— Yo ! » dit Henderson, jovial. Il tira Laura par le poignet et elle se cogna rudement l’épaule contre une colonne verticale. « Venez », insista-t-il, la traînant à sa suite.
Ils se faufilèrent dans le dédale pour rencontrer leur interrogateur. Le nouvel arrivant était corpulent, cheveux bruns bouclés, lèvres boudeuses, paupière lourde, œil solennel. Il portait des épaulettes, un insigne élaboré sur la manche et un béret de marin sur la ganse noire duquel était inscrit en lettres d’or : RÉPUBLIQUE DU MALI. Il serra la main d’Henderson/Hesseltine. Exaspérée, Laura les entendit se mettre à parler couramment en français.
Ils gravirent l’escalier en spirale, empruntèrent une étroite coursive plongée dans la pénombre. Les souliers d’Hesseltine couinaient audiblement. Les deux hommes bavardaient toujours en français, avec enthousiasme.
L’officier leur présenta un groupe d’étroites cabines de douche. « Super », dit Hesseltine, et il y pénétra en tirant Laura derrière lui. Pour la première fois, il lui lâcha le poignet. « Prête à prendre votre douche toute seule, comme une grande ? Ou est-ce qu’il va falloir que je vous aide ? »