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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Un silence épais descendit.

Battista continuait de hocher la tête.

Mercurio le regarda. « Vous y serez ?

— C’est de la folie… répéta le pêcheur.

— Tu y seras ? »

Battista leva les yeux et fit signe que oui.

Au même moment retentit dans l’air l’écho vibrant de la Marangona, qui marquait le début de la journée pour tous les Vénitiens.

« Je dois y aller », dit Mercurio. Il leur tourna le dos et partit vers la vaste cour devant le Paradis.

“Quel nom stupide”, se dit Mercurio en regardant les trois immenses bâtiments qui abritaient près de deux mille travailleurs avec leur famille.

L’un après l’autre, puis de plus en plus nombreux, les arsenaliers, jeunes et vieux, leur panier de déjeuner en bandoulière, se mirent en route en silence vers les remparts de l’Arsenal, dans la clarté obscure d’une aube sans soleil. Personne ne parlait. Il faisait froid et tous avaient sommeil. Les calli résonnaient du piétinement de leurs pas.

Mercurio rentra la tête dans les épaules, descendit son bonnet sur son front et se mêla à la foule des ouvriers. Les calli étaient remplies de monde. Ceux qui étaient au centre étaient poussés dans tous les sens, les autres, sur les côtés, se bousculaient contre les murs des maisons. Impossible de s’arrêter, de changer de direction. Mercurio se dit qu’il était une goutte d’eau dans un torrent. Il passerait totalement inaperçu.

À proximité de l’entrée de l’Arsenal, le flot s’arrêta presque. On avançait doucement, un pas, puis on s’arrêtait, un autre pas, et de nouveau on s’arrêtait. Il commença à avoir peur. Y avait-il des contrôles ? Des papiers à présenter ? Que se passait-il ? Il se mit sur la pointe des pieds, essayant de voir plus loin, mais ne discerna rien.

À côté de lui, un arsenalier bâilla. « Quelle connerie le premier tour », lui dit-il.

Mercurio acquiesça. « Ouais…

— Mais qu’ils fassent une autre entrée, je dirais, moi… continua l’arsenalier. Tu crois pas ? Quand je pense que tous les matins faut qu’on reste là à piétiner comme du bétail parce que la porte est trop étroite pour qu’on y passe tous. » Il souffla. « Tu sais quoi ? Si un de ceux qui décident et qui font les lois vivait la vie des gens normaux, les choses marcheraient mieux. Tu crois pas ? Si tous les matins ils faisaient la queue comme nous, au milieu d’autres centaines d’arsenaliers, ils élargiraient la porte ou ils feraient une deuxième entrée.

— Eh, ouais… » dit Mercurio, qui serra les poings en signe de victoire, discrètement. Le ralentissement était dû au nombre extraordinaire d’ouvriers, pas à des contrôles.

Pourtant, en passant sous le grand arc de la Porte de Terre, il sentit son cœur cogner dans ses oreilles, comme un tambour affolé. Une goutte de sueur lui coula le long de la tempe, malgré le froid. Il baissa la tête et essaya de contrôler sa respiration. Il retint ses jambes, qui auraient voulu se mettre à courir pour s’enfuir.

“Pense à Giuditta, se dit-il. Il ne peut rien t’arriver.”

Les gardes ne le regardèrent même pas. Il n’était qu’un parmi tant d’autres. Un arsenalier quelconque parmi des arsenaliers quelconques. Mercurio rit intérieurement. Et tandis qu’il s’éloignait, il se dit que les Vénitiens étaient de sacrés prétentieux. Ils se vantaient de leurs extraordinaires mesures de sécurité mais en réalité n’importe qui pouvait entrer dans l’Arsenal. Facilement, même.

« Eh, toi, où tu vas ? », dit une voix dans son dos.

Mercurio se raidit. “Tu t’es porté malheur tout seul, espèce d’idiot”, se maudit-il. Il ne se retourna pas et continua à marcher, sans accélérer le pas.

« Toi, l’imbécile, réponds ! », dit encore la voix, avant qu’une main puissante ne l’attrape par l’épaule.

48

« Je t’interdis de voir ce garçon ! dit Isacco, devant le déjeuner que sa fille lui avait préparé. Tu t’es donnée en spectacle ! Toute la communauté en parle !

— Je me moque bien de ce qu’ils disent », répondit avec fougue Giuditta, qui faillit dire à son père ce qu’on racontait sur lui mais se retint.

« C’est ton peuple, continua Isacco. Et de toute façon, je ne veux pas que tu fréquentes ce garçon…

— Il s’appelle Mercurio, dit-elle avec orgueil.

— Non ! Il s’appelle voleur et escroc, voilà son nom ! s’exclama Isacco. Et par le Saint Béni, je ne t’ai pas emmenée loin de notre île abominable pour te voir finir comme… » Il s’interrompit, devint tout rouge.

« Comme qui ? », dit Giuditta.

Isacco s’agita, prêt à exploser. « Comme ta mère, misère de misère ! » Il resta un instant silencieux, tête baissée sur son écuelle de bouillon, soufflant comme un taureau. « Ta mère n’avait pas le choix. Elle s’était éloignée de la communauté et elle ne pouvait plus prétendre qu’à… eh bien, à quelqu’un comme moi.

— Père… », dit Giuditta en s’approchant, émue.

Isacco l’arrêta d’un geste sec. « Tu ne le verras pas et tu ne le fréquenteras pas, que ce soit clair, répéta-t-il d’une voix ferme. Tu vas te l’enlever de la tête. »

Giuditta s’assit, le dos courbé, les mains sur ses genoux. « Grand-mère me manque », dit-elle doucement.

Isacco la regarda, étonné et soudain mal à l’aise. « Quel rapport ? dit-il.

— Je pourrais lui demander pourquoi j’ai si peur de ce que je ressens… », dit Giuditta dans un chuchotement. Elle leva les yeux sur son père mais les baissa aussitôt. « Je pourrais me confier à elle, elle me prendrait dans ses bras et je serais en sécurité… »

Isacco se sentit perdu. Il regarda autour de lui, comme s’il y avait quelqu’un à qui confier l’affaire. Il souffla, mais sans colère, plutôt inquiet. Il s’éventa le visage, devenu brûlant. Puis, lentement, il se leva et vint prendre Giuditta par les épaules. Il se pencha sur elle, la serra dans ses bras, maladroitement et resta quelques instants immobile, les yeux ébahis. « Mais tu ne peux pas te confier à moi, dit-il trop fort. Pas au sujet de Mercurio, en tout cas. »

Giuditta eut un petit sourire. « Et je ne peux même pas te demander ce que c’est, l’amour ?

— Non ! Bien sûr que non ! s’exclama Isacco.

— Même pas pour savoir ce que tu as ressenti la première fois que tu as vu ma mère ? »

Isacco se rejeta vivement en arrière. « Tu veux m’embobiner ! s’exclama-t-il. Misère de misère, tu veux m’embobiner ! » Il s’écarta et commença à tourner en rond dans la pièce, avec une expression butée. « Ce garçon n’est pas bien pour toi. Un point, c’est tout.

— Pourquoi ?

— Tu me demandes pourquoi un voleur et un escroc ne serait pas bien pour toi ? fit Isacco en écartant les bras. La réponse est simple : parce que c’est un voleur et un escroc ! »

Giuditta le fixa en silence. Puis elle acquiesça doucement et baissa la tête. « Tu as raison.

— Bien sûr que j’ai raison », fit Isacco, sur la défensive, observant sa fille. Cette reddition était surprenante.

« Non, tu as raison. Je ne voudrais surtout pas qu’il soit le père de mes enfants, dit doucement Giuditta, comme si elle réfléchissait à voix haute. Comment un voleur et un escroc pourrait-il être un bon père ?

— Tu veux dire que… puisque moi aussi je suis un… » Isacco tapa du pied sur le sol, avec force. « Ah, les femmes ! Le démon en personne vous a fabriquées ! N’essaie même pas… Assez discuté, tu as compris ce que je voulais dire. Moi, c’est moi, lui c’est lui. On n’est pas pareils. »

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