Magie et Cristal
- Автор: Кинг Стивен Эдвин
- Серия: La Tour Sombre #4
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions J'ai Lu
- ISBN: 978-2290345924
- Переводчик: Marie de Prémonville
- Жанр: Ужасы
Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:
Il y avait en revanche une chose qu’il n’avait aucune difficulté à se rappeler — l’élancement douloureux qu’il éprouvait chaque fois qu’il cognait son doigt blessé quelque part venait lui rafraîchir la mémoire. Cette chose, c’était la promesse qu’il s’était faite à lui-même qu’il verrait Dearborn, Stockworth et Heath étendus raides morts, se tenant par la main comme une guirlande de poupées en papier découpée par une petite fille. Et il entendait bien exhiber la partie de son corps qui avait soupiré en vain après Sa Majesté, ces trois dernières semaines, et s’en servir pour arroser leurs cadavres au visage. Il réserverait la majeure part de son jet à Arthur Heath de Gilead, Nouvelle Canaan. Cet enfoiré de sa mère, ce moulin à paroles rigolard aurait droit à une copieuse inondation.
Au soleil levant, Depape franchit l’extrémité « adret » de l’unique rue de Ritzy, fit gravir au trot à son cheval le flanc de la première colline et s’arrêta au sommet pour jeter un regard en arrière. Hier soir, quand il avait parlé au vieux saligaud derrière chez Hattigan, Ritzy était en pleine effervescence. Ce matin, à sept heures, elle semblait aussi fantomatique que la Lune du Colporteur, encore visible dans le ciel au-dessus des collines mises à sac. Il entendait les mines tinc-tonquer, cependant. Tu parles. Ces beautés-là tinc-tonquaient sept jours sur sept. Pas de repos pour les brutes… lui inclus, supposa-t-il. Il fit tourner bride à son cheval d’une main lourde et machinale, l’éperonna de sa botte et prit la direction de l’est, songeant au vieux saligaud, chemin faisant. Il l’avait traité de fort honnête façon, jugeait-il. La récompense promise avait été payée contre le renseignement fourni.
— Ouair, fit Depape, ses lunettes brillant au soleil nouveau (c’était l’une de ces rares matinées sans gueule de bois, et il se sentait gai comme un pinson), m’est avis que le vieil enculé peut pas se plaindre.
Depape n’avait eu aucun mal à remonter la piste des jeunes goujats ; ils étaient venus dans l’est en suivant la Grand-Route depuis la Nouvelle Canaan, semblait-il, et dans chaque ville où ils avaient fait halte, n’étaient pas passés inaperçus. La plupart du temps, on les remarquait, même s’ils ne faisaient que passer. Et pourquoi en aurait-il été autrement ? De jeunes gens sur de bons chevaux, sans cicatrice sur la figure ni tatouage de rigueur sur les mains, bien nippés, chapeaux dispendieux sur la tête. On s’en souvenait particulièrement bien dans les auberges et les saloons, où ils s’étaient arrêtés pour se désaltérer, sans jamais consommer une seule goutte de liqueur forte. Ni bière ni graf non plus, tant qu’à faire. Ah ça oui, pour se souvenir d’eux, on se souvenait d’eux. De jeunes garçons sur la route, des garçons dont semblait émaner une espèce de rayonnement. Comme s’ils venaient d’un temps antérieur et meilleur.
Je leur pisserai à la gueule, songeait Depape en chevauchant. L’un après l’autre. Messire Arthur « Ah ! Ah ! Ah ! » Heath en dernier. J’en garderai assez dans ma vessie pour te noyer, si jamais t’étais pas déjà dans la clairière au bout du sentier.
D’accord, on les avait repérés, mais ça n’était pas assez — s’il rentrait à Hambry avec seulement ça, probable que Jonas lui soufflerait dans les bronches. Et il l’aurait pas volé. C’est peut-être des gosses de riches, mais ça s’arrête pas là. Depape se l’était dit lui-même. Le problème était : qu’étaient-ils d’autre ? Et enfin, dans la puanteur de merde et de soufre de Ritzy, il avait trouvé. Pas tout découvert, peut-être, mais assez pour lui permettre de tourner bride avant qu’il n’atterrisse pour finir dans cette saleté de Nouvelle Canaan.
Il avait visité deux autres saloons, siroté de la bière coupée d’eau dans chacun, avant d’aboutir chez Hattigan. Il avait commandé une nouvelle bière coupée d’eau et s’était préparé à engager la conversation avec le barman. Mais avant qu’il se mette à secouer le cocotier, la noix qu’il convoitait lui tomba d’elle-même dans la main.
Sous la forme d’une voix de vieillard (celle d’un vieux saligaud), d’une stridence à vous flanquer la migraine, ce qui est le propre des saligauds avec un verre dans le nez. Il parlait des jours anciens, comme les vieux saligauds le font toujours, et aussi de la façon dont le monde avait changé et comme les choses étaient tellement mieux quand il était jeune. Puis il avait lâché un truc qui avait fait dresser l’oreille à Depape : comme quoi les jours anciens pourraient bien revenir, car n’avait-il pas vu trois jeunes seigneurs, y avait pas deux mois de ça, moins p’t-être bien, et même qu’il avait payé à boire à l’un d’entre eux, même si c’était qu’un soda à la salsepareille ?
— Tu ferais pas la différence entre un jeune seigneur et un étron fumant, dit une jeune demoiselle à qui, semblait-il, il ne restait que quatre dents en tout et pour tout dans sa charmante bouche.
Un éclat de rire général accueillit cette sortie. Le vieux saligaud regarda à la ronde, vexé comme un pou.
— Oh que si, dit-il. J’ai oublié plus de choses que t’en apprendras jamais, si fait. L’un des trois au moins était de la descendance de l’Aîné, car j’ai vu son père en voyant son visage… aussi vrai que je vois tes grands pendards, Yolène.
Là-dessus, le vieux saligaud avait fait quelque chose que Depape admira plutôt : écartant le décolleté de la pute de saloon, il y versa le reste de sa bière. Les rugissements rigolards et les applaudissements nourris qui saluèrent son exploit ne purent entièrement noyer le croassement rageur de la fille ni les cris du vieux quand elle se mit à le grêler de coups de poing et de gifles sur la tête et les épaules. Les cris du vieux furent au début une manifestation de son indignation, mais quand la fille s’empara de sa chope et la lui fracassa sur le crâne, ils se transformèrent en hurlements de souffrance. Du sang mêlé à un restant aqueux de bière dégoulinait sur la figure du vieux saligaud.
— Fous le camp d’ici ! glapit-elle, le dirigeant d’une poussée vers la porte.
Plusieurs coups de pied vigoureux, décochés par les mineurs présents (qui avaient changé de camp aussi vite que le vent tourne), le poussèrent vers la sortie.
— Et t’avise pas de revenir ! T’empestes l’herbe, vieux suce-bite ! Tire-toi et emporte avec toi tes histoires maudites des dieux sur les jours anciens et les jeunes seigneurs !
Ce fut ainsi escorté à travers la salle que le vieux saligaud passa devant le trompettiste préposé au divertissement des clients de Chez Hattigan (ce jeune et valeureux gars en chapeau melon ajouta le coup de pied de l’âne au fond de pantalon poussiéreux du vieux saligaud, se payant le luxe de continuer à jouer « Play, ladies, Play » sans une seule fausse note), puis on le précipita dehors à travers les portes battantes, et il s’étala tête la première dans la rue.