Magie et Cristal
- Автор: Кинг Стивен Эдвин
- Серия: La Tour Sombre #4
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions J'ai Lu
- ISBN: 978-2290345924
- Переводчик: Marie de Prémonville
- Жанр: Ужасы
Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:
Un sentier gravissait le versant occidental du canyon : il était étroit et escarpé, mais praticable s’ils faisaient attention. Ils l’empruntèrent en file indienne ; s’arrêtant à un moment donné pour dégager un éboulis, ils balancèrent de gros éclats de schiste et de cornéenne dans la tranchée plaintive à leur droite. Une fois cela accompli, et comme tous trois s’apprêtaient à remonter en selle, un gros volatile — une grouse peut-être, ou bien une poule des prairies — se leva au-dessus de la lèvre du canyon dans une explosion bruissante de plumes. Roland, portant la main vers ses revolvers, vit Cuthbert et Alain faire de même. Plutôt comique, étant donné que leurs armes à feu, enveloppées de toile cirée, étaient dissimulées sous le plancher du baraquement du Bar K.
Échangeant des regards éloquents, ils poursuivirent leur route sans un seul mot. Roland découvrit que la proximité de la tramée avait un effet cumulatif — ce n’était pas un son auquel on pouvait se faire. Bien au contraire : plus on se trouvait dans le voisinage immédiat de Verrou Canyon, plus le son vous raclait le cerveau jusqu’à l’os. Il vous vrillait les dents autant que les oreilles ; il vibrait dans la pelote de nerfs en dessous du sternum et semblait entamer jusqu’à l’humeur aqueuse des yeux. Pour couronner le tout, ça vous entrait dans la tête et vous soufflait que tout ce dont vous aviez toujours eu peur vous attendait au prochain tournant de la piste ou au-delà de cet éboulis rocheux, là-bas, guettant le moment de se faufiler hors de sa cachette pour mieux vous sauter dessus.
Une fois arrivés sur le plat, étendue stérile sur laquelle se terminait le sentier, le ciel s’ouvrit à nouveau au-dessus de leurs têtes et cela alla mieux, mais à ce moment-là, toute trace de lumière avait presque disparu, et ayant mis pied à terre et gagné le bord hautement friable du canyon, ils ne distinguèrent que des ombres.
— Inutile, dit Cuthbert d’un ton dégoûté. On aurait dû partir plus tôt, Roland… Will, je veux dire. Quels crétins on fait !
— Tu peux m’appeler Roland par ici, si ça te chante. Et on va voir ce qu’on est venus voir et compter ce qu’on est venus compter — une tramée, comme tu l’as fort bien dit. Il n’y a qu’à attendre.
Ils attendirent donc, et à peine vingt minutes plus tard, la Lune du Colporteur se leva au-dessus de l’horizon — parfaite lune d’été, énorme boule orange, se détachant sur le violet du ciel assombri comme une planète fracassée. Sur sa face, clair comme jamais, on voyait le Colporteur, qui sortait de nones avec un plein ballot d’âmes couinantes : une silhouette courbée dessinée par des ombres estompées, avec un ballot clairement visible sur l’une de ses épaules, ployant sous le fardeau. La clarté orangée derrière semblait flamber comme les feux de l’Enfer.
— Beuh, fit Cuthbert. Ce n’est pas un spectacle qu’on aime à voir avec ce son qui monte de là-bas en dessous.
Cependant, ils tinrent bon — et leurs chevaux, qui tiraient régulièrement sur les rênes comme pour leur signifier qu’ils devraient avoir déjà quitté la place. La lune monta dans le ciel, rétrécissant un peu ce faisant et virant à l’argenté. Bientôt, elle fut assez haute pour projeter sa clarté vieil ivoire dans Verrou Canyon. Les trois garçons regardèrent en bas. Sans souffler mot. Roland ne pouvait se prononcer pour ses amis, mais quant à lui, il ne croyait pas qu’il aurait pu ouvrir la bouche, même sommé de le faire.
Un box canyon peu profond avec des parois à pic, lui avait dit Susan. Et sa description était on ne peut plus juste. Elle avait ajouté que Verrou Canyon ressemblait à une cheminée couchée sur le côté et Roland supposa que c’était aussi la vérité, si l’on admettait qu’une cheminée effondrée pouvait se briser un tantinet dans sa chute et faire comme un coude en son milieu.
Jusqu’à ce coude, le fond du canyon était des plus ordinaires ; le tapis d’ossements que la lune leur révélait n’avait rien d’extraordinaire non plus. De nombreux animaux qui s’égaraient dans les box canyons n’avaient pas assez de jugeote pour en ressortir, et dans le cas de Verrou Canyon, la possibilité d’évasion était encore plus réduite suite au goulot d’étranglement des broussailles entassées à l’entrée. Les parois était bien trop escarpées pour l’escalade, exception faite d’un endroit, situé juste avant ce petit coude. Roland aperçut là une sorte de rainure courant le long de la paroi du canyon, munie d’assez d’éperons en saillie pour assurer — peut-être ! — une prise. Il n’y avait pas de raison qu’il note cela ; il le fit de façon réflexe, comme il continuerait de noter toutes les issues potentielles, le reste de sa vie.
Au-delà du coude, il y avait sur le sol du canyon quelque chose qu’aucun des trois amis n’avait jamais vu auparavant… et une fois de retour au baraquement, quelques heures plus tard, ils tombèrent tous d’accord qu’ils n’étaient pas vraiment sûrs de ce qu’ils avaient vu. La dernière partie de Verrou Canyon était masquée par une lactescence argent mat d’où s’élevaient des serpentins de fumée ou de brume. Cette masse liquide semblait se mouvoir léthargiquement, clapotant contre les parois qui la contenaient. Par la suite, ils découvriraient que brume et masse liquide étaient vert clair : c’était seulement le clair de lune qui les argentait.
Sous leurs yeux, une forme noire volante — la même peut-être qui les avait effrayés auparavant — plongea vers la tramée dont elle rasa la surface. Elle happa quelque chose en plein vol — un insecte ? un autre oiseau, plus petit ? — puis se prépara à reprendre de l’altitude. Mais avant qu’elle n’y ait réussi, un bras liquide argenté s’éleva du fond du canyon. Un instant, le murmure crissant de cette purée de pois s’éleva d’un cran et ressembla à s’y méprendre à une voix. Elle se saisit du volatile dans les airs et l’entraîna vers le bas. Une lueur verdâtre et floue éclaira brièvement la surface de la tramée comme de l’électricité et s’éteignit aussitôt.
Les trois garçons se regardèrent, terrorisés.
Saute là-dedans, pistolero, fit soudain une voix. C’était la voix de la tramée. La voix de son père. Celle aussi de Marten l’enchanteur, Marten le séducteur. Mais aussi, plus terrible encore, c’était sa propre voix.
Saute là-dedans et mets fin à tous tes soucis. L’amour des filles ne te chagrinera plus et le deuil d’une mère perdue ne pèsera plus sur ton cœur d’enfant. Tu n’entendras plus que la rumeur de la cavité qui se creuse au centre de l’univers ; tu ne sentiras plus que la douceur spongieuse de la chair pourrissante.
Allez, viens, pistolero. Deviens une part de la tramée.
L’air rêveur, l’œil vide, Alain se mit à longer l’à-pic ; il marchait si près du bord que les petits nuages de poussière que soulevaient ses bottes allaient flotter au-dessus de l’abîme, où chutaient directement des amas de gravillons. Avant qu’il ait fait cinq pas, Roland l’agrippa par la ceinture et le tira en arrière sans ménagement.
— Où tu crois aller comme ça ?
Alain fixa sur lui un regard de somnambule. Peu à peu, sa vision parut moins brouillée.
— Je ne sais pas… Roland.
Au-dessous d’eux, la tramée murmurait, bourdonnait, grondait, chantait. Et ce son semblait se résumer à un marmonnement suintant et fangeux.
— Moi je sais, dit Cuthbert, où nous allons nous rendre tous les trois. On va rentrer au Bar K. Allez, venez, partons d’ici.
Il regardait Roland d’un air suppliant.
— Je t’en prie. C’est horrible.
— Très bien.
Mais avant qu’il ne les ramène sur le chemin, il s’avança jusqu’au bord et contempla la vase argentée et fumante à ses pieds.