Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
— Le colonel Tyler !
La pièce fut de nouveau la proie d’un silence lourd.
Joey se tourna vers elle avec un sourire sardonique.
Matt s’éclaircit la voix.
— Colonel ?
Tyler se leva, fringant dans son uniforme immaculé.
— Oui, docteur Wheeler ?
— Je crois que ce marteau est à vous, désormais.
Beth gardait un souvenir précis de l’arrivée du colonel Tyler en ville.
C’était en ces temps troubles, après le passage du cyclone, quand ils étaient sortis des décombres de l’hôpital pour déboucher sur un monde dépourvu de repères, un monde démantelé, disloqué, où plus rien ne tenait debout, où l’on pouvait trouver un montant de lit métallique enroulé comme un trombone autour d’un capot de voiture, ou un voilier naviguant sur une marée d’arbres déracinés.
Au bout de quelques jours, Beth s’était vu confier la tâche de l’approvisionnement. Accompagnée d’Abby Cushman et de Bob Ganish, elle s’était rendue, à pied naturellement, à l’endroit où, quelques jours plus tôt, se dressait encore le grand supermarché A & P, à la périphérie de la ville. La route qu’ils empruntèrent était totalement défoncée, encombrée de blocs de béton, de gravats et de carcasses en tout genre. Trouver le magasin releva d’un véritable travail de fouilles archéologiques. Beth s’était toujours dirigée grâce aux jalons placés à cette intention par la main de l’homme – poteaux indicateurs, carrefours et signalisation urbaine. À présent, ne restaient plus comme points de repère que l’anse de la baie et l’immuable mont Buchanan surplombant une plaine de désolation.
Le cataclysme avait laissé derrière lui un ciel uniformément bleu et un vent froid. Beth grelottait dans son pull déchiré, bientôt très sale à force de patauger dans la boue et le plâtras à la recherche de boîtes de conserve qu’ils chargeaient dans de grands sacs-poubelle pour les rapporter en ville. Beth avait la sensation de sortir tout droit d’un tableau médiéval. Une paysanne en haillons, cherchant sa pitance en temps de famine.
Au beau milieu de l’après-midi, essuyant de sa manche son nez qui coulait à cause du froid, elle se redressa pour soulager son dos endolori. C’est alors qu’elle le vit.
Le colonel John Tyler.
Elle sut sans l’ombre d’un doute identifier cette silhouette inconnue. Joey lui avait déjà parlé sur les ondes. Plus récemment, Chuck Makepeace avait annoncé que le colonel était en route pour Buchanan. C’était avant le cyclone. Beth pensait que la catastrophe avait tout changé. Que tous les plans avaient été chamboulés.
Mais le colonel Tyler était venu, comme promis.
À pied. Un peu poussiéreux, d’accord, mais la tête haute, le visage fraîchement rasé, l’uniforme élimé mais propre, et Beth éprouva une bouffée de plaisir inattendu devant cette vision – fantôme d’un monde qui avait paru englouti sous les décombres.
Elle profita seule de cet instant béni, sans avertir les autres qui continuaient à fouiller les gravats, et observa la progression de l’homme vers eux. Vers elle. Et dire qu’elle n’avait même pas le temps de se refaire une beauté. Elle devait avoir l’air d’une véritable souillon, avec ses vêtements loqueteux, ses peintures de guerre sur le visage et ses cheveux emmêlés.
Et puis Abby s’était elle aussi redressée. Et elle l’avait vu.
— Mince alors… dit-elle.
Bob Ganish releva la tête, son sac-poubelle à la main, la mâchoire pendante et le ventre qui passait par-dessus la ceinture. Charmant comité d’accueil, songea Beth.
Tyler souriait. Elle se rendit compte très vite qu’il n’était plus jeune. En revanche, il semblait en excellente forme. Les cheveux gris mais bien coupés, presque ras. Et pas la moindre trace de fatigue sur le visage. Elle l’aurait juré capable de marcher ainsi sans jamais s’arrêter.
Beth, soudain gênée, tira sur son pull dépenaillé.
Ganish s’avança pour se présenter. Le colonel Tyler lui serra solennellement la main.
— Nous avons déjà communiqué une fois grâce à la radio, dit-il.
Une voix sonore, grave. Assurée.
— Heureux de vous rencontrer en personne.
Ce fut ensuite Abby.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, madame Cushman.
Sourires et salamalecs. Enfin ils présentèrent Beth. Elle glissa sa main froide, gercée et écorchée, dans celle du colonel. Le contact la fit fondre. C’était la main la plus intéressante qu’elle ait jamais tenue – une grosse main d’homme ferme et forte, mais douce.
— Le plus joli minois qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps, dit Tyler. Si vous me permettez ce compliment, mademoiselle Porter.
— Beth, parvint-elle à articuler.
— Beth.
Elle aima instantanément la façon dont il prononçait son nom.
Et puis ils reprirent tous quatre le chemin de la ville. Tyler se chargea d’un des sacs-poubelle, et évoqua la mauvaise condition des routes qu’il avait empruntées…
— … mais par-delà les montagnes, c’est une autre histoire.
… et le voyage qu’ils devraient prévoir vers l’est, etc. Beth ne parlait ni n’écoutait vraiment, distraite. Et puis tous les autres avaient à leur tour rencontré Tyler ; ils lui avaient montré le refuge qu’ils s’étaient aménagé dans le coin intact de l’hôpital, au sous-sol. Et Joey ne tenait plus en place, pourri de fierté chaque fois que Tyler lui adressait la parole, ce qui arrivait souvent – ils avaient fini par devenir copains, tous les deux, à force de communiquer sur les ondes. Ensuite, il avait fallu passer aux choses sérieuses. Prévoir les déplacements, envisager les moyens de transport. Pour cela, le colonel s’entretenait essentiellement avec Matt et Kindle. Depuis, elle n’avait pas vu passer les jours.
Mais elle se rappelait la douceur de sa main.
Le plus joli minois…
Beth était entrée dans sa vingt-deuxième année sur la route. Elle n’en avait parlé à personne. Et aucun n’était au courant. Mais cet anniversaire lui avait donné à réfléchir. Peut-être avait-elle depuis longtemps passé l’âge de se comporter en adolescente. Comme de rouler sur la moto de Joey et de commettre des actes de vandalisme miteux, par exemple. Elle avait vingt et un ans, maintenant. Une femme. Sans doute pas la plus belle du monde, d’accord, mais la seule à ne pas avoir franchi la fatidique frontière des quarante ans. Un fait qui rendait Joey complètement parano (bien qu’il n’eût aucun droit de l’être) et les autres vaguement nerveux. Chuck Makepeace lui avait déjà fait des propositions. Tim Belanger aussi, mais plus timidement.
Beth n’était pas tentée. Ils n’étaient pas son genre.
Et les autres ?
Joey ne l’excitait plus. Il appartenait pour elle à une époque révolue qu’elle préférait même oublier.
Elle avait par contre un faible pour Matt Wheeler.
Et pour le colonel Tyler.
Rien de surprenant à cela. Elle s’étonnait, en revanche, de pouvoir piquer leur intérêt. Et peut-être (et là résidait la vraie nouveauté), peut-être pas pour la seule raison qu’elle n’avait aucune concurrente à des kilomètres à la ronde.
Depuis Matt, depuis son expérience avec Jacopetti dans la cafétéria de l’hôpital, Beth avait beaucoup réfléchi à une idée toute neuve – l’idée qu’elle avait peut-être une tâche à accomplir dans ce nouveau monde.
Une tâche plus utile, plus noble que celle de vendre des tartes surgelées dans un 7-Eleven.
Nouveau monde, nouveau travail. Nouvelle Beth Porter renaissant des décombres comme le Phénix de ses cendres.
MINABLE, avait-elle fait tatouer sur son épaule.
À l’époque, elle jugeait le mot approprié.