Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Un dromadaire chargé d’un lourd fardeau s’insinuait entre deux murs. Des esclaves portaient sur une litière un couple imposant, lui avec l’allure d’un gros ponte de sa guilde, elle avec celle d’une courtisane de prix. Des bonnes femmes bavardaient de retour du marché, un panier en équilibre sur la tête, un ou plusieurs enfants accrochés à leurs jupes, voire un bébé à leur sein. Assis en tailleur dans son échoppe, un marchand de tapis juif cessa de vanter ses marchandises pour saluer un rabbin à la mine sévère et à la barbe grise, que flanquaient deux jeunes écoliers portant des livres. On entendait dans une taverne des voix avinées chanter en grec. Un potier sarrasin avait cessé de faire tourner sa roue pour se prosterner sur le sol, estimant que c’était l’heure d’une des cinq prières quotidiennes. Un artisan costaud transportait ses outils sur son dos. Devant les églises, les mendiants faisaient l’aumône aux fidèles qui entraient et sortaient, mais ils se gardaient de harceler les ecclésiastiques. Dans un parc, un jeune homme chantait en s’accompagnant à la harpe, écouté par une demi-douzaine de personnes subjuguées ; elles jetèrent des pièces dans sa coupelle. Sans doute n’était-il pas un troubadour, se dit Everard, mais il chantait néanmoins en langue d’oc* et avait sans doute appris son art en Provence, d’où étaient originaires ses admirateurs. Les immigrants français et italiens étaient désormais plus nombreux que les Normands originels, dont le sang se diluait dans celui de la population.
Il poursuivit sa route.
Sa destination se trouvait dans Al-Qasr, près de la muraille aux neuf portes qui entourait ce quartier de souks et de marchés. Après être passé devant la grande mosquée, il arriva devant une maison de style mauresque aménagée en boutique. Comme il était d’usage, le marchand y demeurait avec sa famille. La porte ouverte donnait sur une vaste salle. Des rouleaux de soie y étaient exposés sur de grandes tables. Nombre d’entre eux étaient de splendides exemples de tissage. Dans le fond, les apprentis découpaient, pliaient et cousaient. Ils ne travaillaient pas à un rythme frénétique. Au Moyen Âge, l’ouvrier avait des journées longues mais peu intensives ; et il jouissait de périodes de congé bien plus nombreuses que son descendant du XXe siècle.
Les regards se tournèrent vers le colossal visiteur. « Je cherche Maître Geoffrey de Jovigny », déclara Everard en dialecte normand.
Un petit homme aux cheveux châtains, vêtu d’une robe richement ouvragée, s’avança vers lui. « C’est moi. Comment puis-je vous servir…» Sa voix manqua se briser. «… messire ?
— J’ai besoin de m’entretenir avec vous en privé. »
Volstrup comprit tout de suite à qui il avait affaire. Un message venu de l’amont l’avait prévenu de la visite d’un agent. « Certainement. Veuillez me suivre. »
Une fois à l’étage, dans la pièce abritant un ordinateur et un communicateur, Everard confia à son hôte qu’il était affamé. Volstrup s’absenta une minute pour aller chercher des rafraîchissements. Ce fut son épouse qui apporta un plateau avec du pain, du fromage de chèvre, de l’huile d’olive, du poisson fumé, des figues et des dattes sèches, du vin et de l’eau. Lorsqu’elle eut pris congé, le Patrouilleur attaqua son en-cas avec l’enthousiasme d’un croisé. Ce faisant, il mit son hôte à jour de la situation.
« Je vois, murmura Volstrup. Qu’avez-vous l’intention de faire ensuite ?
— Cela dépend de ce que j’apprendrai ici. Je veux passer quelque temps à me familiariser avec ce milieu. Vous y êtes sans doute tellement habitué que vous ne savez pas à quel point on souffre de ne pas connaître toutes ces petites nuances ignorées des bases de données… sans parler des surprises qu’elles vous réservent parfois…»
Volstrup sourit. « Oh ! mais je n’ai pas oublié mes débuts dans cette ville. J’avais beau avoir bûché le milieu durant ma formation, quand j’ai débarqué ici, j’ai cru me trouver sur une autre planète.
— De toute évidence, vous vous êtes bien adapté.
— J’ai bénéficié de l’appui de la Patrouille, bien entendu. Tout seul, jamais je ne serais arrivé à construire mon personnage.
— Si mes souvenirs sont bons, vous vous êtes fait passer pour un Normand, le fils cadet d’un marchand qui voulait lancer sa propre entreprise et disposait d’un petit capital suite à un héritage. C’est cela ? »
Volstrup acquiesça. « Oui. Mais la complexité de cette société et de ses organisations – l’administration, l’Église, les sociétés commerciales… sans parler des usages. Je croyais savoir tout ce qu’il y avait à savoir sur le Moyen Âge. Comme je me trompais ! Je n’en avais jamais fait l’expérience.
— Réaction classique. » Everard prenait son temps pour faire connaissance avec l’agent, s’efforçant en même temps de le mettre à son aise. Cela ne pouvait que faciliter les choses. « Vous êtes originaire du Danemark du XIXe siècle, je crois bien.
— Je suis né à Copenhague en 1864. » Possesseur d’un talent intuitif pour appréhender la personnalité de son prochain, Everard avait déjà remarqué que son hôte n’avait rien du Danois épicurien modèle XXe siècle. Il était d’une politesse un tantinet rigide et donnait l’impression d’un homme un rien coincé. Mais les tests psychologiques avaient dû déceler en lui un goût pour l’aventure, sans quoi il n’aurait jamais été recruté. « En plein milieu de mes études, j’ai attrapé la bougeotte et j’ai passé deux ans à bourlinguer dans l’Europe en me faisant ouvrier itinérant. A l’époque, cela ne choquait personne. À mon retour à l’université, je me suis concentré sur l’histoire des Normands. Je m’attendais à finir dans la peau d’un professeur. Puis j’ai été recruté peu après avoir décroché ma maîtrise. » Il eut un frisson. « Mais ma petite personne n’a guère d’importance comparée à ce qui s’est passé.
— Comment en êtes-vous venu à étudier cette époque ? »
Volstrup se fendit d’un nouveau sourire et haussa les épaules. « Par romantisme. J’ai vécu durant la période romantique tardive, rappelez-vous. Et, contrairement à ce que prétend la Heim-skringla, les Scandinaves qui ont colonisé la Normandie ne venaient pas de Norvège. La nomenclature des lieux et des personnes prouve qu’ils étaient originaires du Danemark. Après quoi, ils ont poursuivi leurs conquêtes, des îles Britanniques jusqu’à la Terre sainte. »
— Je vois. » Durant les minutes qui suivirent, Everard repassa les faits en revue.
Robert de Hauteville, dit Guiscard, et son frère Roger, accompagnés de quelques-uns de leurs cousins, étaient arrivés en Italie du Sud durant le siècle précédent. Leurs compatriotes étaient déjà bien présents dans la région, où ils affrontaient les Sarrasins et les Byzantins. Le pays traversait une période agitée. Un chef de guerre rejoignant l’une ou l’autre faction pouvait connaître une ruine ou une réussite également retentissantes. Robert avait fini comte puis duc d’Apulie. Roger, quant à lui, était devenu comte de Sicile, une île où il parvint à se tailler un fief avec plus de facilité que sur le continent. Par ailleurs, une bulle papale avait fait de lui le légat apostolique de ce territoire, ce qui lui conférait un pouvoir considérable au sein de l’Église.
Roger était mort en 1101. Les plus âgés de ses fils légitimes l’avaient précédé dans la tombe. Il légua donc son titre à Simon, âgé alors de huit ans, le fils de sa dernière épouse, Adélaïde, qui était à demi italienne. Durant la période de régence, elle écrasa une révolte des barons et, lorsque la maladie emporta le petit Simon, transmit à son second fils, qui devait devenir Roger II, une autorité qui n’était en rien entamée. Lorsqu’il prit les rênes du pouvoir en 1122, il entreprit de reconquérir l’Italie du Sud pour la maison des Hauteville. Le royaume de Robert Guiscard, en effet, ne lui avait pas survécu. Le pape Honorius II, cependant, voyait d’un mauvais œil l’avènement d’un souverain fort et ambitieux dans les domaines voisins des siens ; Robert II de Capoue et Rainulf d’Alife, le cousin et le beau-frère de Roger, lui étaient également hostiles ; et le peuple lui-même s’opposait à sa venue, car il rêvait de Cités-États autonomes et d’un gouvernement républicain.