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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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Sa destination n’était pas si haut perchée, mais se trouvait non loin des arcades du Palazzo Civico. Les Conti et les Gaetani étaient les principales familles d’Anagni et leur importance s’était encore accrue durant les dernières générations. La demeure Conti était vaste et le calcaire de sa façade n’avait pas encore subi les altérations de l’âge qui finiraient par l’oblitérer. Une élégante colonnade et des vitres claires atténuaient son aspect sévère. En découvrant les domestiques en livrée bleu et jaune, tous italiens et tous chrétiens, Everard se rappela qu’il était loin de la Sicile, et pas seulement dans l’espace et le temps. Un valet de pied le guida dans une série de salons et de corridors sommairement meublés. Lorenzo était un fils cadet, riche de son seul honneur et encore célibataire, qui demeurait ici parce que Rome n’était pas à sa portée. Si décatie fût la ville éternelle, les grands propriétaires nobles des États pontificaux, une nation rétrograde et en majorité agricole, préféraient vivre dans leurs palais romains et ne visitaient que rarement leurs domaines.

Lorenzo avait élu domicile dans une suite de deux pièces, plus facile à chauffer que les grandes salles. Dès qu’il l’aperçut, Everard fut frappé par sa vivacité. Même assis et au repos, cet homme semblait animé d’un feu intérieur. Il quitta son banc avec la souplesse d’une panthère. Les expressions se succédaient sur son visage, aussi fugaces que des jeux de lumière sur une eau agitée par la brise. Il avait des traits bien dessinés, d’une beauté presque classique, avec de grands yeux qui semblaient passer en un instant de l’or à la rouille ; s’il paraissait plus vieux que ses vingt-quatre ans, il était néanmoins difficile de lui donner un âge. Ses boucles noires tombaient en cascade, sa barbe et sa moustache étaient taillées en pointe. Plutôt grand pour l’époque, il avait de larges épaules et une taille mince. Pour se vêtir, il préférait à la robe d’intérieur une chemise, une tunique et des chausses, comme s’il se tenait prêt à passer à l’action.

Everard se présenta. « Au nom du Christ Notre Seigneur et de cette maisonnée, je vous souhaite la bienvenue, sire, déclara Lorenzo d’une voix de baryton. C’est un honneur que vous nous faites.

— Tout l’honneur est pour moi, sire, et je vous remercie de votre grâce », répondit Everard avec la même politesse.

Son hôte se fendit d’un sourire éclatant. D’aussi bonnes dents étaient rares en ce temps. « Parlons franchement, voulez-vous ? Je suis impatient d’évoquer voyages et batailles. Pas vous ? Allez, mettez-vous à votre aise. »

Une jeune femme plantureuse, occupée à se réchauffer les mains au brasero qui réussissait à tenir le froid à l’écart des lieux, prit la cape d’Everard et servit du vin dans les gobelets posés sur la table. On avait placé à côté de la carafe des noix et des sucreries. Obéissant à un geste de Lorenzo, la jeune femme s’inclina, courba la tête et se retira dans la pièce voisine. Everard y aperçut un berceau. La porte se referma derrière elle.

« Elle doit rester ici, expliqua Lorenzo. L’enfant est malade. » De toute évidence, il s’agissait de sa maîtresse du moment, une jeune paysanne des environs, qui lui avait donné un rejeton. Everard hocha la tête mais se garda d’exprimer un quelconque espoir pour sa guérison. Celui-ci aurait été infondé. Pour investir son amour dans un enfant, un homme attendait d’ordinaire qu’il ait survécu à ses deux premières années.

Ils s’assirent face à face. Le soir ne tarderait pas à tomber, mais trois lampes de cuivre assuraient l’éclairage. Leur lueur mouvante semblait animer les guerriers de la fresque derrière Lorenzo – une scène de l’Iliade, devina Everard, ou peut-être de l’Enéide. « Vous revenez de pèlerinage, je vois », commença Lorenzo. Everard avait pris soin d’accrocher à son cou une croix de pèlerin.

« Je me suis rendu en Terre sainte pour expier mes péchés », répondit-il.

Soudain excité : « Et comment se porte le royaume ? Nous recevons d’inquiétantes nouvelles.

— Les chrétiens résistent toujours. » Et ils résisteraient encore quarante-neuf ans, jusqu’à la prise de Jérusalem par Saladin… à moins que ce pan de l’histoire ne soit lui aussi condamné. Un torrent de questions déferla sur le Patrouilleur. Il s’était préparé à un tel examen, mais son interlocuteur était si pointu qu’il se retrouva parfois en difficulté. Lorsqu’il ne pouvait admettre son ignorance de crainte de perdre sa crédibilité, il inventait des réponses plausibles.

« Par le corps du Christ, si seulement je pouvais aller là-bas ! s’exclama Lorenzo. Un jour, j’espère, si Dieu le veut. J’ai déjà beaucoup à faire en ce pays.

— Si j’en crois ce que l’on m’a dit un peu partout en Italie, vous avez déjà accompli de grandes choses, enchaîna Everard. L’année dernière…»

Lorenzo le fit taire d’un geste de la main. « Que Dieu et saint Georges aident notre cause ! Nous avons quasiment fini de chasser ces Siciliens. Alphonse, leur nouveau roi, est un fieffé coquin, mais il n’a ni la ruse ni l’audace de son père. Nous l’aurons bientôt renvoyé dans son île, et notre croisade sera achevée. Mais, pour le moment, les choses ne bougent guère. Avant de reprendre l’offensive, le duc Rainulf veut affermir son pouvoir sur l’Apulie, la Campanie et les terres de Calabre que nous avons conquises. Par force, je suis revenu au bercail où je m’ennuie à mourir. Quel plaisir de faire votre connaissance ! Parlez-moi un peu de…»

Et Everard se lança dans les exploits de sire Manfred. Le vin, fort savoureux, lui délia la langue, tempéra son impatience et l’aida à enjoliver son récit. Après avoir visité les lieux saints et s’être baigné dans le Jourdain, et cætera, et cætera, Manfred s’était un peu frotté aux Sarrasins, avait assouvi son penchant pour le vin et les femmes, puis il avait embarqué pour regagner son pays. Son navire l’avait déposé à Brindisi, où il avait poursuivi sa route à cheval. L’un de ses serviteurs avait succombé à la maladie, l’autre à une attaque de bandits de grand chemin ; car le roi Roger avait ravagé la contrée au fil des ans et poussé les paysans à se livrer au brigandage.

« Ah ! nous aurons tôt fait de nettoyer tout cela, affirma Lorenzo. J’avais envisagé de passer l’hiver dans le Sud pour traquer les malandrins de leur espèce, mais comme les voyageurs sont rares en cette saison, ils se retirent dans leur tanière et… Je n’aime guère pendre les gens sans raison expresse, si nécessaire soit parfois cette tâche. Poursuivez, je vous en prie. »

Sire Manfred n’avait pas subi d’autres attaques, ce qui se comprenait vu sa carrure. Il avait décidé de gagner Rome pour visiter ses lieux saints et y recruter de nouveaux serviteurs. Anagni se trouvait sur son chemin ou presque, et comme il brûlait du désir de rencontrer l’illustre sire Lorenzo de Conti, dont l’exploit lors de la bataille de Rignano…

« Hélas, mon ami, je crains que vous n’alliez au devant de graves dangers, soupira l’Italien. Ne traversez surtout pas les Alpes sans escorte.

— J’ai entendu des rumeurs dans ce sens. Pouvez-vous m’en dire davantage ? » Cette requête n’avait rien que de très naturel.

« Comme vous le savez sans doute, notre vaillant allié Lothaire est mort en décembre dernier alors qu’il regagnait son empire, expliqua Lorenzo. Une querelle de succession a éclaté, débouchant malheureusement sur une guerre civile. Je crains que l’empire ne subisse des troubles pendant un long moment. »

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