Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Quoi ! Les dieux doivent donc faire tant d'efforts,
Et attaquer d'une si grosse mer le navire où je suis
Pour m'abattre ?
[Lucain La guerre civile ou La Pharsale V, 653]
Et que dire de cette croyance populaire selon laquelle le Soleil porta sur son front, une année durant, le deuil de sa mort !
Lui aussi, à la mort de César, compatissant pour Rome,
Couvrit son brillant front d'un voile de deuil.
[Virgile Géorgiques I, vv. 466-67]
On pourrait citer mille autres exemples semblables, montrant comment les hommes se laissent facilement tromper, pensant que nos intérêts émeuvent le ciel, et que son infinité se passionne pour nos menues actions. « L'alliance entre le ciel et nous n'est pas grande au point qu'à notre mort la lumière des astres doive s'éteindre aussi.» [Pline Histoire naturelle II, 8]
4. On peut donc dire qu'il n'est pas légitime de juger de la résolution et de la constance de celui qui ne se croit pas encore vraiment en danger, même s'il y est. Et il ne suffit même pas qu'il soit mort dans cette circonstance, s'il ne s'y était pas placé précisément pour cela. La plupart des hommes raidissent leur contenance et leurs paroles pour acquérir par là une réputation dont ils espèrent jouir en vivant encore. Et pour ceux que j'ai vu mourir, c'est le hasard495 qui a déterminé leur contenance, et non leur intention. Et parmi ceux qui, dans l'Antiquité, se sont donné la mort, il faut encore distinguer entre la mort soudaine et une mort qui a pris du temps. Un cruel empereur romain496 disait de ses prisonniers qu'il voulait leur faire sentir la mort ; et si l'un d'eux se suicidait en prison, il déclarait : « Celui-là m'a échappé497 ! » Il voulait en somme faire durer la mort, et la faire ressentir par des tortures.
Nous avons vu ce corps couvert de plaies
Et qui pourtant n'avait pas reçu le coup mortel.
On le ménageait, suivant une habitude d'extrême cruauté.
[Lucain La guerre civile ou La Pharsale II, v. 177 sq]
5. En vérité, ce n'est pas une si grande chose que de décider de se tuer, quand on est bien portant et l'esprit tranquille : il est bien facile de faire le méchant avant que d'en venir au fait. C'est ainsi que le plus efféminé des hommes, Héliogabale498, parmi ses voluptés les plus relâchées, avait le dessein de se faire mourir délicatement quand les circonstances l'exigeraient ; et afin que sa mort ne démente point le reste de sa vie, il avait fait bâtir tout exprès une tour somptueuse, dont le bas et le devant étaient garnis de planches rehaussées d'or et de pierreries, pour qu'il pût s'y précipiter. Il avait aussi fait faire des cordes d'or et de soie cramoisie pour s'étrangler, et forger une épée d'or pour se la passer à travers le corps ; il gardait de plus du venin dans des vases d'émeraude et de topaze pour s'empoisonner, selon que l'envie le prendrait de mourir par l'un ou l'autre de ces moyens.
Actif et vaillant, d'un courage forcé.
[Lucain La guerre civile ou La Pharsale IV, v. 798]
Et pourtant, s'agissant d'Héliogabale, le faste douillet de ses préparatifs donne à penser qu'il eût été moins courageux s'il s'était trouvé mis au pied du mur. Mais pour ceux-là même qui, plus décidés, se sont résolus à passer à l'action, je pense qu'il faut examiner si ce fut d'un seul coup, sans avoir le temps nécessaire pour en ressentir les effets. Car il reste à savoir si, en voyant la vie s'écouler peu à peu, les impressions du corps se mêlant à celles de l'âme, et en conservant la possibilité de changer d'avis, ils eussent fait preuve de constance et d'obstination dans une volonté aussi fatale.
6. Pendant les guerres civiles de César, Lucius Domitius, pris dans les Abruzzes, avait tenté de s'empoisonner, ce qu'il regretta ensuite499. À notre époque, il est arrivé que quelqu'un, résolu à mourir, et n'ayant pas frappé assez fort au premier coup, la douleur faisant dévier son bras, se blessa profondément encore à deux ou trois reprises, sans jamais parvenir à se porter un coup fatal. Pendant son procès, Plantius Sylvanus ne put venir à bout de se tuer avec le poignard que lui avait envoyé sa grand-mère, et dut se faire couper les veines par ses gens. Du temps de Tibère, Albucilla, s'étant frappé trop faiblement pour se tuer, donna ainsi à ses adversaires l'occasion de l'emprisonner et de le faire mourir à leur façon. De même pour le général athénien Démosthène après sa déroute en Sicile. Quant à C. Fimbria, qui s'était frappé trop faiblement aussi, il chargea son valet de l'achever. À l'inverse, Ostorius, qui ne pouvait se servir de son bras, ne voulut pas employer celui de son serviteur pour autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme, et s'élançant, porta lui-même sa gorge sur l'arme et se transperça.
7. La mort est en vérité une nourriture qu'il faut avaler sans mâcher, si l'on n'a pas le gosier à toute épreuve. C'est pour cette raison que l'empereur Adrien demanda à son médecin de marquer en l'entourant l'endroit de sa poitrine où il devrait viser, quand il le chargea du soin de le tuer. Voilà pourquoi César, quand on lui demandait quelle mort il trouvait la plus souhaitable, répondit : « La moins préméditée, et la plus brève. » Et si César a osé le dire, ce n'est plus une lâcheté de ma part que de le croire... Une mort brève, dit Pline, est le souverain bonheur pour une vie humaine. Les hommes n'aiment pas reconnaître la mort. Nul ne peut dire qu'il est résolu à mourir, s'il craint d'y penser, et ne peut la supporter les yeux ouverts. Ceux que l'on voit, sous la torture, courir à leur fin et hâter et presser leur exécution ne font pas preuve de résolution : ils ne veulent pas avoir le temps de la regarder. Être morts ne les attriste pas, mais bien le fait de mourir. « Je ne veux pas mourir, mais ma mort m'est indifférente500.» [Cicéron Tusculanes I, 8] C'est un degré de fermeté auquel je sais par expérience501 que je pourrais parvenir, à la différence de ceux qui se jettent dans les dangers comme dans la mer, les yeux clos.
8. Il n'est rien, à mon avis, de plus remarquable dans la vie de Socrate que d'avoir passé trente jours entiers à ruminer le décret qui le condamnait à mort, d'avoir envisagé celle-ci durant tout ce temps-là, de l'avoir attendue avec assurance, sans émoi, sans trouble, et avec un comportement et un discours montrant une attitude plutôt calme et nonchalante que tendue et agitée par le poids d'une telle méditation.
9. Pomponius Atticus, avec lequel Cicéron a entretenu une correspondance, étant malade, fit appeler Agrippa son gendre, et deux ou trois autres de ses amis ; il leur dit qu'ayant constaté qu'il ne gagnait rien à vouloir guérir, et que tout ce qu'il faisait pour prolonger sa vie ne faisait que prolonger sa souffrance, il avait décidé de mettre fin à l'une et à l'autre, et les priait d'accepter sa décision, et à tout le moins, de ne pas chercher inutilement à l'en détourner. Or, ayant choisi de se tuer en jeûnant, voilà sa maladie guérie inopinément : le moyen qu'il avait choisi pour mettre fin à ses jours lui avait redonné la santé. Comme ses médecins et ses amis saluaient un événement si heureux, et s'en réjouissaient déjà avec lui, il leur fallut déchanter : ils ne purent en effet parvenir à le faire changer d'avis, car il disait que de toutes façons, il lui faudrait bien un jour sauter le pas, et qu'étant parvenu aussi près, il voulait s'éviter la peine de recommencer une autre fois. Voilà donc quelqu'un qui, ayant approché la mort tout à loisir, non seulement ne se décourage pas quand il la rencontre, mais au contraire s'acharne à la poursuivre ; ayant obtenu satisfaction pour ce qui l'avait incité au combat, le voilà qui se pique par défi d'en connaître la fin. C'est aller bien plus loin que de ne pas craindre la mort quand on cherche à la goûter et savourer.