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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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4. C'était aussi l'un des principaux points de la doctrine d'Épicure : le précepte « Cache ta vie », qui défendait aux hommes de s'embarrasser des charges et affaires publiques, présuppose du même coup le mépris de la gloire, puisque celle-ci n'est que l'approbation donnée par les gens aux actions dont nous nous prévalons. Celui qui nous ordonne de nous cacher, de ne nous soucier que de nous-mêmes, qui ne veut pas que nous soyons connus des autres, veut encore moins que nous soyons honorés et glorifiés par eux. Aussi conseille-t-il à Idoménée517 de ne jamais régler ses actes sur la réputation ou l'opinion courante, sauf pour éviter les difficultés que le mépris des hommes pourrait à l'occasion lui apporter.

5. Ce sont là des propos tout à fait justes, et sensés, à mon avis. Mais nous sommes, je ne sais comment, ambigus, au point que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas non plus, et que nous ne pouvons nous défaire de ce que pourtant nous condamnons. Examinons les dernières paroles d'Épicure, celles qu'il a proférées en mourant : elles sont nobles et dignes d'un tel philosophe ; mais elles sont pourtant quelque peu marquées par la gloire attachée à son nom, et par ce travers qu'il avait décrié dans son enseignement. Voici la lettre518 qu'il dicta peu avant son dernier soupir :

ÉPICURE À HERMACHOS, SALUT

 

« Ce jour heureux est en même temps le dernier de ma vie, et j'écris cela en proie pourtant à de telles douleurs à la vessie et aux intestins qu'elles ne pourraient être pires. Et pourtant elles sont compensées par le plaisir qu'apporte à mon âme le souvenir de ce que j'ai découvert et de mes discours. Quant à toi, comme le veut l'affection que tu as éprouvée dès ton enfance envers moi et la philosophie, veille à protéger les enfants de Métrodore. »

6. Voilà sa lettre. Et ce qui me fait penser que ce plaisir qu'il dit ressentir à l'idée de ses découvertes concerne quelque peu la réputation qu'il espérait en obtenir après sa mort, c'est que, dans les dispositions de son testament, il veut qu'Aminomachos et Thimocratès, ses héritiers, fournissent chaque mois de janvier, pour la célébration de son anniversaire, les frais prescrits pas Hermachos, ainsi que pour la dépense occasionnée pour traiter les philosophes, ses amis, rassemblés le vingtième jour de la lunaison pour honorer sa mémoire et celle de Métrodore.

7. Carnéade a été le chef de file du point de vue opposé : il prétendait que la gloire était désirable en elle-même, de même que nous nous attachons à notre postérité, sans en avoir connaissance ni jouissance. Cette opinion n'a pas manqué d'être la plus couramment suivie, comme le sont volontiers celles qui correspondent le mieux à nos penchants. Aristote la met au premier rang des biens extérieurs : « Évite, dit-il, considérant que les deux extrêmes sont mauvais, de rechercher la gloire tout comme de la fuir. » Je crois que si nous avions conservé les livres que Cicéron a écrits sur ce sujet, nous en apprendrions de belles, car cet homme là fut si entiché de cette passion que, s'il l'eût osé, il serait, je crois, volontiers tombé dans les excès où tombèrent d'autres, et eût considéré que la vertu elle-même n'était désirable que pour l'honneur qu'elle entraîne à sa suite.

La vertu est peu différente de l'obscure mollesse.

[Horace Odes IV, 9, v. 29]

Et c'est une opinion si fausse que je suis fâché qu'elle ait jamais pu se faire jour dans l'esprit d'un homme qui eut l'honneur de porter le nom de philosophe. Si cela était vrai, il ne faudrait faire preuve de vertu qu'en public. Et nous n'aurions que faire de tenir en règle et en ordre les mouvements de l'âme, où est le véritable siège de la vertu, que pour autant qu'ils doivent être connus des autres.

8. Ne s'agit-il donc que de commettre des fautes de façon habile et subtile ? « Si tu sais, dit Carnéade, qu'un serpent est caché là où, sans y penser, vient s'asseoir celui dont tu espères la mort pour en tirer profit, tu te conduis mal si tu ne l'en avertis. Et cela d'autant plus que ton attitude ne sera connue que de toi-même. Si nous ne nous fixons pas à nous-même l'obligation de bien faire, si l'impunité nous semble juste, à combien de sortes de vilenies nous laisserons-nous aller chaque jour ? Ce que S. Peduceus fit, en rendant scrupuleusement à C. Plotius ce que celui-ci lui avait confié de ses richesses, chose que j'ai faite souvent aussi, je ne trouve pas cela aussi louable que j'aurais trouvé exécrable d'y avoir manqué519. Et je trouve bon à rappeler de nos jours l'exemple de P. Sextilius Ruffus, auquel Cicéron reproche d'avoir recueilli un héritage contre sa conscience : cet héritage n'était pas contraire aux lois, il était même prévu par les lois. Un étranger, qui espérait ainsi obtenir sa part dans une succession reposant sur un faux testament, fit un jour appel à M. Crassus et Q. Hortensius, à cause de leur autorité et de leur influence, et contre un certain pourcentage. Ceux-ci se contentèrent ne pas cautionner le faux document, mais ne refusèrent pas d'en tirer quelque profit : ils étaient assez couverts s'ils se tenaient à l'abri des accusateurs, des témoins, et des lois. « Qu'ils se souviennent que Dieu est leur témoin, c'est-à-dire, comme je le pense, leur propre conscience.» [Cicéron De Officiis III, 10]

9. La vertu est une chose bien vaine et bien frivole si elle tire sa valeur de la gloire. Il ne servirait à rien dans ce cas de lui donner une place à part, et de la distinguer du hasard, car est-il quelque chose de plus fortuit que la réputation ? « Il est sûr que la Fortune règne sur toutes choses ; elle attribue la gloire ou l'ombre à son gré, plutôt que selon le vrai mérite.» [Salluste Histoires (fragments) VIII] Le fait que nos actes soient connus et vus de tous relève purement du hasard. C'est le sort qui nous attribue la gloire, selon son bon plaisir. Je l'ai vue souvent précéder le mérite, et souvent outrepasser de beaucoup le mérite lui-même. Celui qui le premier observa que l'ombre et la gloire se ressemblent fit en cela bien mieux qu'il ne le pensait. Ce sont toutes deux des choses extrêmement vaines : l'ombre précède aussi souvent le corps, et souvent elle est beaucoup plus grande que lui.

10. Ceux qui enseignent aux nobles qu'il ne faut rechercher que l'honneur dans la vaillance, « comme si une action qui n'est pas célèbre ne pouvait être honorable» [Cicéron De Officiis I, 4], quel résultat obtiennent-ils, sinon celui de leur apprendre à ne jamais prendre de risques, si on ne les voit pas, et de bien s'assurer qu'il y ait des témoins qui puissent rapporter leurs hauts faits, quand il se présente pourtant mille occasions de se distinguer sans que l'on puisse être remarqué ? Combien d'exploits personnels demeurent noyés dans la cohue d'une bataille ? Quiconque s'amuse à observer ainsi les autres pendant la mêlée ne s'y implique guère lui-même, et produit contre lui-même le témoignage qu'il donne du comportement de ses compagnons !

11. « Une âme sage et vraiment grande, place dans les actes, et non dans la gloire, ce que nous recherchons le plus de par notre nature : l'honneur.» [Cicéron De Officiis I, 19] Toute la gloire que j'attends de ma vie, c'est de l'avoir vécue tranquillement. Tranquillement, non selon Métrodore, ou Arcésilas, ou Aristippe, mais selon moi. Puisque la philosophie n'a su trouver aucune voie vers la tranquillité qui soit valable pour tous, que chacun la cherche pour son propre compte !

12. Alexandre et César doivent-ils leur immense réputation à autre chose qu'au hasard ? Combien d'hommes dont nous n'avons plus aucune idée a-t-il fait passer à la trappe, alors qu'ils commençaient leur ascension, et qui pourtant y mettaient la même détermination qu'eux, et auraient triomphé si le mauvais sort ne les eût arrêtés tout net, à l'origine même de leur entreprise ? Au milieu de tant de dangers, je ne me souviens pas d'avoir lu que César ait jamais été blessé ; mille autres sont morts dans des périls moindres que le moindre de ceux qu'il a affrontés... On n'est pas toujours en haut d'une brêche, ou à la tête d'une armée sous l'œil de son général, comme sur une estrade. On est surpris entre la haie et le fossé ; il faut tenter un coup contre un poulailler ; il faut déloger quatre misérables arquebusiers d'une grange ; il faut s'écarter seul de la troupe et agir seul en fonction des nécessités de l'instant. Et si l'on y prend garde, on s'apercevra, à mon avis, que l'expérience montre que les occasions les moins exaltantes sont justement les plus dangereuses, et que dans les guerres que notre époque a connues, ont péri plus de gens de bien dans des circonstances anodines et sans gravité, comme dans la contestation de quelque bicoque, que dans des lieux dignes et honorables.

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