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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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460. Si les sens sont nos premiers juges, ce ne sont pas les seuls qu'il faut convoquer au conseil, car sur ce point, les animaux ont autant ou même plus de droits que nous. Il est vrai que certains ont l'ouïe plus aiguë que celle de l'homme, que chez d'autres c'est la vue, chez d'autres l'odorat, chez d'autres enfin, le toucher ou le goût. Démocrite disait que les dieux et les animaux avaient des sens bien plus parfaits que ceux de l'homme. Et en effet, entre les effets de leurs sens et ceux des nôtres, la différence est extrême. Notre salive nettoie et sèche nos plaies, mais elle tue les serpents :

Il y a tant de différences et de diversité

Que ce qui est nourriture pour les uns

Est un violent poison pour les autres.

Et souvent, un serpent, touché par la salive de l'homme

Dépérit et se dévore lui-même.

[Lucrèce De la Nature IV, 633]

 

461. Quelle qualité allons-nous donc attribuer à la salive ? Celle qui nous apparaît à nous, ou bien au serpent ? Laquelle de ces deux perceptions correspond à sa véritable essence, que nous recherchons ? Pline dit qu'aux Indes, il existe une sorte de lièvre des mers qui est un poison pour nous, comme nous le sommes pour eux : nous pouvons les tuer simplement en les touchant. Où est le véritable poison ? Dans l'homme, ou dans le poisson ? Que faut-il croire ? Ce que le poisson ressent de l'homme, ou l'homme du poisson ? Certaine qualité d'air empoisonne l'homme et ne nuit point au bœuf. Celle qui empoisonne le bœuf ne nuit pas à l'homme. Laquelle des deux est véritablement et naturellement pestilentielle ? Ceux qui ont la jaunisse voient toutes les choses jaunâtres et plus pâles que nous ne les voyons :

Quant aux malades atteints de la jaunisse, ils voient tout

En jaune.

[Lucrèce De la Nature IV, 330]

 

462. Ceux qui sont atteints de cette maladie que les médecins appellent Hyposphragma485, qui est une diffusion de sang sous la membrane de l'œil, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent ainsi la façon dont nous voyons, savons-nous si elles ne sont pas prédominantes chez les animaux et si elles ne sont pas naturelles chez eux ? Nous voyons en effet que les uns ont les yeux jaunes comme nos malades de la jaunisse, et que d'autres les ont rouges et sanguins ; chez ceux-là, il est probable que la couleur des objets apparaisse autrement qu'à nous. Et quel point de vue sera le vrai ? Car il n'est pas dit qu'appréhender l'essence des choses soit le fait de l'homme seulement. La dureté, la blancheur, la profondeur et l'aigreur sont connues des animaux, qui en font usage, de même que nous ; la nature les en a dotés comme nous. Quand nous nous pressons l'œil, l'objet que nous regardons nous apparaît plus long et plus grand ; plusieurs animaux ont l'œil ainsi pressé : peut-être cette forme est-elle donc la véritable forme de cet objet, et non pas celle que nous fournissent nos yeux dans leur état ordinaire ? Si nous nous pressons l'œil par-dessous, les choses nous semblent doubles,

Les lampes ont une double lumière,

Les hommes un double visage et un double corps.

[Lucrèce De la Nature IV, 451]

 

463. Si nos oreilles sont bouchées par quelque chose, ou que notre conduit auditif soit resserré, le son qui nous parvient est différent de celui que nous percevons habituellement. Les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n'ont qu'un petit trou en guise d'oreille n'entendent donc pas ce que nous entendons, le son qu'ils perçoivent est différent. Dans les fêtes et au théâtre, nous voyons bien comment, en interposant une vitre d'une certaine couleur devant la lumière des flambeaux, tout ce qui se trouve en cet endroit nous apparaît vert, jaune, ou violet.

Il en est ainsi avec les voiles jaunes, rouges et bruns,

Tendus dans nos vastes théâtres, qui ondulent et flottent,

Le long des mâts et des traverses qui les soutiennent ;

Ils teignent de leurs couleurs ceux qui sont sur les gradins

Et la scène elle-même, sénateurs, matrones et statues de dieux.

Partout ils répandent leurs teintes.

[Lucrèce De la Nature IV, vv. 75 sq]

 

464. Il est très vraisemblable que les yeux des animaux que nous voyons être de diverses couleurs, leur fournissent des choses une apparence du même genre. Pour pouvoir juger de l'action des sens, il faudrait donc d'abord que nous fussions là-dessus en accord avec les animaux, mais aussi entre nous — et nous ne le sommes nullement. Nous entrons à chaque instant en controverse quand quelqu'un entend, voit ou goûte quelque chose autrement que les autres. Et nous débattons autant que des autres choses de la diversité des représentations que les sens nous fournissent. Un enfant entend, voit, et goûte naturellement de façon différente qu'un homme de trente ans, et ce dernier autrement qu'un sexagénaire. Chez les uns, les sens sont plus obscurs et plus sombres, chez les autres ils sont plus ouverts et plus aigus486. Nous percevons les choses différemment selon ce que nous sommes, et selon l'impression que nous en avons. Et nos impressions sont si incertaines et si discutables que si on nous dit que la neige est blanche, nous pouvons certes admettre qu'elle nous apparaît bien ainsi, mais nous ne saurions pour autant établir que son essence est bien ainsi. Et si cette base est ébranlée, alors toute la connaissance humaine part à vau-l'eau...

465. Et que dire du fait que nos sens se gênent mutuellement ? Un tableau peint semble avoir du relief quand on le regarde, et au toucher il semble plat. Dirons-nous que le musc est agréable ou non, quand il réjouit notre odorat et heurte notre goût ? Il y a des herbes et des onguents qui conviennent à une partie du corps, et qui en blessent une autre. Le miel est agréable au goût, et désagréable à la vue. Les bagues qui sont taillées en forme de plumes, et qu'on appelle en termes de blason « pennes sans fin », aucun œil n'est capable d'en discerner la largeur et d'éviter cette illusion : d'un côté elles semblent aller en s'élargissant, et se rétrécissant en pointe de l'autre, même si on les roule autour de son doigt. Et pourtant, quand on les touche, elles semblent être partout de la même largeur.

466. Il y avait autrefois des gens qui, pour augmenter leur volupté, se servaient de miroirs qui grossissent et agrandissent l'objet qu'ils représentent, afin que les membres dont ils disposaient pour besogner leur semblassent davantage plaisants du fait de cet accroissement apparent. Auquel de ces deux sens donnaient-ils finalement l'avantage : à la vue, qui leur représentait ces membres gros et grands à souhait, ou au toucher, qui les leur présentait petits et dédaignables ?

467. Est-ce que ce sont nos sens qui prêtent aux choses ces diverses qualités, alors qu'elles n'en auraient pourtant qu'une seule ? Nous voyons, par exemple, que le pain que nous mangeons n'est que du pain ; et pourtant l'usage que nous en faisons produit des os, du sang, de la chair, des poils et des ongles :

Comme la nourriture, répartie dans tout le corps,

Se décompose et produit une autre substance.

[Lucrèce De la Nature III, vv. 703-704]

L'humidité que suce la racine de l'arbre devient tronc, feuille et fruit. Et l'air, qui n'est qu'un, se transforme en mille sons divers par le moyen de la trompette. Est-ce donc alors, dis-je, nos sens qui donnent ainsi des qualités diverses aux choses, ou bien les ont-elles en elles-mêmes ? Et si nous nous interrogeons là-dessus, comment alors savoir quelle est leur véritable essence ? Et puisque les mauvais effets des maladies, du délire ou du sommeil nous font paraître les choses autrement qu'elles n'apparaissent aux gens sains, aux personnes sensées, et à ceux qui veillent, n'est-il pas vraisemblable que notre état normal et nos humeurs naturelles soient aussi capables de donner aux choses une façon d'être en rapport avec leurs qualités, et de les accommoder à leur convenance, tout comme le font les humeurs troublées ? Notre santé n'est-elle pas, elle aussi, capable de leur fournir son visage, comme le fait la maladie ? Pourquoi l'individu équilibré ne donnerait-il pas aux choses une forme qui lui soit propre, comme le fait celui qui est déséquilibré, et ne leur imprimerait-il pas de même son caractère propre ? Le dégoûté attribue au vin la fadeur, le sain la saveur, l'assoiffé la succulence.

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