Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
10. L'histoire du philosophe Cléanthe ressemble fort à celle-ci. Ses gencives étaient enflées et pourries : les médecins lui conseillèrent de jeûner. Après deux jours de jeûne, le voilà si bien rétabli qu'ils le déclarent guéri et l'autorisent à reprendre son train de vie habituel. Mais lui au contraire, trouvant déjà quelque douceur à cette défaillance, décide de ne plus reculer, et de franchir ce pas déjà si bien entamé.
11. Tullius Marcellinus voulait anticiper l'heure de sa mort pour se débarrasser d'une maladie qui le tourmentait plus qu'il ne pouvait supporter, ses médecins lui promettant pourtant une guérison certaine, sinon prochaine. Il appela ses amis pour en délibérer. Les uns, dit Sénèque [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius LXXXVII], lui donnaient par lâcheté le conseil qu'ils eussent suivi pour eux-mêmes ; les autres, par flatterie, celui qu'ils pensaient devoir lui être le plus agréable. Mais un Stoïcien lui dit : « Ne te tourmente pas, Marcellinus, comme s'il s'agissait de quelque chose d'important : ce n'est pas grand-chose que de vivre, puisque tes valets et tes bêtes vivent. Mais c'est une grande chose que de mourir honorablement, sagement, et en faisant preuve de fermeté. Songe au temps pendant lequel tu as fait les mêmes choses : manger, boire, dormir, boire, dormir et manger... Nous tournons sans cesse en rond ; ce ne sont pas seulement les événements mauvais ou insupportables, c'est la satiété elle-même qui donne envie de mourir. » Marcellinus n'avait pas besoin d'un homme pour le conseiller, mais pour le secourir. Les serviteurs craignaient de s'en mêler ; mais ce philosophe leur fit comprendre que de toutes façons, ils seraient soupçonnés s'il y avait doute quant à la mort volontaire de leur maître, et que ce serait tout aussi mal de l'empêcher de se tuer que de le tuer, puisque
Celui qui sauve un homme contre son gré
Fait comme s'il le tuait.
[Horace Art Poétique v. 467]
Après cela, il fit observer à Marcellinus qu'il ne serait pas mal venu, de même que nous offrons aux convives un dessert à la fin du repas, de distribuer quelque chose, à la fin de sa vie, à ceux qui en ont été les serviteurs.
12. Marcellinus, qui avait le cœur généreux et porté aux libéralités, fit attribuer de l'argent à ses serviteurs, et les consola. Pour le reste, il n'y eut nul besoin de fer ni de sang ; il entreprit de s'échapper de cette vie, mais non de s'enfuir. Non d'échapper à la mort, mais d'y tâter. Et pour se donner le temps de l'évaluer, ayant abandonné toute nourriture, le troisième jour, il se fit arroser d'eau tiède et défaillit peu à peu, non sans une certaine volupté, à ce qu'il disait. Et il est vrai que ceux qui ont eu ces sortes de défaillances du cœur, qui se manifestent par de la faiblesse, disent n'en ressentir aucune douleur, mais plutôt une sorte de plaisir, comme quand on sombre dans le sommeil et le repos.
13. Voilà des morts étudiées et concertées. Mais pour que Caton [d'Utique] fût le seul à nous donner un exemple parfait de vertu, il semble que son destin voulut qu'il se blessât d'abord la main par laquelle il devait se porter le coup fatal, lui donnant ainsi tout le temps nécessaire pour affronter la mort et se colleter avec elle, en renforçant son courage devant le danger au lieu de l'affaiblir. [Plutarque Vies Parallèles Caton le Jeune p. 1447] Et si j'avais à le représenter dans son attitude la plus édifiante, ce serait quand il se déchira les entrailles, déjà tout ensanglanté, plutôt que l'épée au poing, comme le firent les statuaires de son temps. Car ce second meurtre fut bien plus terrible que le premier.
Chapitre 14
Comment notre esprit s'embarrasse lui-même
1. C'est une idée amusante que de concevoir un esprit balançant exactement entre deux envies semblables : on est sûr qu'il ne prendra jamais parti, puisque l'inclination et le choix reposent sur une inégalité de valeurs. Si on nous plaçait entre une bouteille et un jambon quand nous avons le même désir de boire et de manger, on n'aurait sans doute pas d'autre solution que de mourir de soif et de faim502. Pour remédier à ce problème, quand on leur demande d'où vient le choix qui s'opère dans notre esprit entre deux choses qui ne sont pas différentes, et qui fait que dans un grand nombre d'écus nous prenons plutôt l'un que l'autre, alors que nous n'avons aucune raison de le préférer, les Stoïciens répondent que ce mouvement de l'esprit est spécial et en dehors de nos habitudes, qu'il provient en nous d'une impulsion étrangère, accidentelle et fortuite. On pourrait dire plutôt, il me semble, qu'aucune chose ne se présente à nous qui n'ait quelque différence avec les autres, si légère soit-elle ; et que à la vue ou au toucher il y a toujours quelque chose de plus qui nous attire, même imperceptiblement. De même, si on suppose une ficelle également forte en tout point, alors il est absolument impossible qu'elle se rompe, car où commencerait la rupture ? Et qu'elle se rompe partout à la fois, cela ne peut pas se produire naturellement. Si l'on ajoute encore à cela les propositions de la géométrie, qui conduisent, par la certitude de leurs démonstrations, à conclure que le contenu est plus grand que le contenant, que le centre est aussi grand que sa circonférence, et qu'il existe des lignes s'approchant l'une de l'autre sans jamais se rejoindre ; si l'on ajoute enfin la pierre philosophale et la quadrature du cercle, pour lesquelles la raison et les faits sont si opposés, on tirerait peut-être de tout cela un argument à l'appui du mot hardi de Pline selon lequel « Il n'est rien de certain que l'incertitude, et rien de plus misérable et de plus fier que l'homme503. »
Chapitre 15
Notre désir est accru par la difficulté
1. Il n'y a aucun argument qui n'ait son contraire, dit la plus sage école philosophique504. Je ruminais autrefois ce beau mot qu'un auteur ancien allègue comme raison de mépriser la vie : « Nul bien ne peut nous apporter de plaisir, si ce n'est celui à la perte duquel nous sommes préparés.» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius IV] « Le chagrin est le même quand on perd une chose ou quand on craint de la perdre.» [Sénèque Épitres, ou Lettres à Lucilius LXXXVIII] Il voulait dire par là que nous ne pouvons pas vraiment jouir de la vie si nous avons peur de la perdre. Mais on pourrait toutefois dire, à l'inverse, que nous serrons et étreignons ce bien d'autant plus étroitement et avec d'autant plus d'affection que nous savons qu'il est moins sûr, et que nous craignons qu'il ne nous soit enlevé. Car il est évident que, comme le froid renforce l'effet produit par le feu, notre volonté, elle aussi, est aiguisée par l'opposition qu'elle rencontre,
Si elle n'avait pas été enfermée dans une tour d'airain,
Danaé n'aurait jamais été rendue mère par Jupiter;
[Ovide Amours II, 19, v. 27]
et qu'il n'est rien qui soit naturellement aussi contraire à notre goût que la satiété que produit la facilité. « En toutes choses le plaisir s'accroît en fonction du péril même qui devrait nous en écarter.» [Sénèque De Beneficiis VII, 9]
Galla, refuse-toi ; en amour
On est vite rassasié des plaisirs sans tourments.
[Martial Épigrammes IV, 37]