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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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468. Notre tempérament adaptant à lui les choses et les transformant à sa guise, nous ne savons plus ce qu'elles sont vraiment, car rien ne nous parvient qui ne soit déformé et altéré par nos sens. Si le compas, l'équerre et la règle sont faussés, tous les bâtiments qui sont élevés en les utilisant sont alors nécessairement imparfaits et défectueux. L'incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu'ils nous fournissent.

Dans une construction, si la règle est fausse au départ,

Si l'équerre est trompeuse et s'écarte de la perpendiculaire,

Si le niveau en quelque endroit cloche un peu,

Alors le bâtiment sera gauche et tout de travers,

Sans forme et penché en avant, en arrière,

Disloqué et semblant vouloir s'écrouler déjà,

Et en effet s'effondre, trahi par les premiers calculs.

Ainsi le raisonnement que tu fais sur les choses,

Sera forcément faux si tes sens sont trompeurs.

[Lucrèce De la Nature IV, 514-522]

 

469. Et finalement, qui serait apte à juger de ces différences ? Comme on le dit dans les débats concernant la religion, il nous faut un juge qui ne soit lié ni à l'une ni à l'autre des parties, un juge indépendant et sans parti pris, ce qui n'est pas possible chez les chrétiens. Il en est de même ici : car si on est vieux, on ne peut juger de ce qu'est la vieillesse, puisqu'on est soi-même partie en ce débat ; il en est de même si on est jeune, en bonne santé ou malade, si on dort ou si on est éveillé : il nous faudrait disposer de quelqu'un qui ne soit rien de tout cela, afin que sans avoir d'idée préconçue, il puisse juger de ces questions comme des choses qui lui sont indifférentes. Et à ce compte il nous faudrait... un juge qui ne fût pas ! Pour juger des apparences des choses, il nous faudrait disposer d'un instrument de vérification ; et pour vérifier cet instrument il nous faudrait avoir recours à une démonstration ; et pour vérifier la démonstration, un nouvel instrument... nous tournons en rond ! Puisque le témoignage des sens ne peut mettre fin à ce débat, il faut bien que la raison s'en mêle : mais aucune raison ne sera établie sans une autre raison, et nous voilà lancés dans une régression infinie ! Notre pensée ne s'applique pas aux choses étrangères, elle est conçue par l'entremise des sens, et les sens ne peuvent saisir les objets étrangers, ils ne saisissent que leurs propres impressions. De ce fait, la représentation que nous nous faisons d'une chose, son apparence, n'est pas cette chose en elle-même, mais seulement l'impression qu'elle fait sur nos sens ; et comme cette impression et la chose elle-même sont des objets différents, celui qui juge d'après les apparences juge donc par autre chose que par l'objet lui-même. Et pour dire que les impressions fournies par les sens indiquent à l'âme, par ressemblance, les qualités des objets étrangers qui lui sont étrangers, comment l'âme et l'intelligence pourraient-elles s'assurer de cette ressemblance, puisqu'elles n'ont aucun rapport direct avec ces objets-là ? Celui qui ne connaît pas Socrate ne peut pas dire, en voyant son portrait, qu'il lui ressemble. Si l'on veut pourtant juger des choses d'après leurs apparences, soit on juge d'après leur ensemble, et c'est impossible à cause de leurs différences et contradictions, comme nous le montre l'expérience ; soit on en privilégie quelques-unes, mais alors il faudra vérifier celles que l'on choisit par une autre, la seconde par la troisième, et ainsi de suite, et nous n'en finirons jamais.

470. En fin de compte, il n'est rien qui soit constant, qu'il s'agisse de notre être ou des choses. Nous, notre jugement, et toutes les choses mortelles, tout cela coule et roule sans cesse. On ne peut donc rien établir de certain entre les uns et les autres, le juge et le jugé étant en perpétuelle mutation et mouvement.

471. Nous ne pouvons communiquer avec « l'être »487, parce que la nature humaine est toujours à mi-chemin entre la naissance et la mort, et ne peut donner d'elle-même qu'une apparence obscure et voilée, une idée faible et incertaine. Et si par hasard vous fixez comme but à votre pensée de vouloir saisir ce qu'elle est, ce ne sera ni plus ni moins que vouloir empoigner de l'eau : plus on serre et presse ce qui naturellement coule partout, plus on perd ce que l'on voudrait tenir et empoigner. Ainsi, toutes choses étant susceptibles de passer d'un état à un autre, la raison qui cherche en elles une réelle stabilité se voit déçue, ne pouvant rien trouver qui subsiste en permanence : tout, en effet, soit est en train de venir à l'existence, soit n'existe pas encore vraiment, soit commence à mourir avant même d'être né.

472. Platon disait488 que les corps n'avaient jamais d'existence, mais bien une naissance, car il considérait qu'Homère avait fait de l'Océan le père des dieux et Thétis leur mère pour nous montrer que toutes les choses sont un flux, une mouvance, une variation perpétuelle. C'était déjà une opinion commune à tous les philosophes avant lui, dit-il, sauf pour Parménide, qui déniait le mouvement aux choses, et accorde pourtant une grande importance à sa force489. Pythagore estimait que toute matière est coulante et changeante ; les Stoïciens qu'il n'y a pas de présent, que ce que nous appelons ainsi n'est que la jointure et la charnière du futur et du passé ; Héraclite, que jamais un homme n'entre deux fois dans la même rivière ; Épicharme, que celui qui a jadis emprunté de l'argent ne le doit pas maintenant, et que celui qui, cette nuit, a été convié à venir dîner ce matin, quand il vient, n'y est plus convié, puisque ceux qui l'ont invité ne sont plus les mêmes ; qu'on ne peut trouver de substance mortelle deux fois dans le même état, du fait que par sa soudaineté et facilité de changement, tantôt elle se disperse, tantôt elle se rassemble, tantôt vient, tantôt repart. De telle façon que ce qui commence à naître ne parvient jamais à la perfection de son être, puisque la naissance ne s'achève jamais, et jamais ne s'arrête comme étant à son terme, mais depuis la semence va toujours changeant et se transformant de l'un en un autre. Ainsi par exemple de la semence humaine, dont vient d'abord dans le ventre de la mère un fruit sans forme, puis un enfant formé, et quand il est sorti du ventre, un nourrisson, qui devient un garçon, puis un jouvenceau, puis un homme mûr, un homme âgé, et à la fin un vieillard décrépit — en sorte que l'âge et la génération qui suit sont toujours en train de défaire et détruire la précédente.

En effet le temps change le monde entier ;

En toute chose un autre état succède au précédent ;

Aucune chose ne demeure semblable à elle-même,

La nature change tout, contraint tout à changer.

[Lucrèce De la Nature V, 826]

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