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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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Le mal qu'on croyait éradiqué, au contraire, se répand508. Je ne sais pas si cela est vrai ; mais ce que je sais par expérience, c'est que jamais société ne se trouva réformée par ce moyen-là. L'ordre et les bonnes règles dans la conduite des gens dépendent d'autre chose.

10. Les historiens grecs509 racontent que les Agrippéens, voisins des Scythes, vivent sans avoir de verges ni de bâtons pour frapper, et que non seulement personne n'essaie de les attaquer, mais que quiconque se réfugie auprès d'eux est en sûreté du fait de leur vertu et de la sainteté de leur existence, et que personne n'ose porter la main sur lui. On recourait d'ailleurs à ces gens-là pour régler les différends qui s'élevaient entre les hommes des autres pays. Il est un peuple où la clôture des jardins et des champs que l'on veut protéger est faite d'un fil de coton, et elle est bien plus sûre et plus stricte que nos fossés et nos haies510.

11. « Les serrures attirent les voleurs ; le cambrioleur passe devant les maisons ouvertes sans y entrer.» [Sénèque, Épitres, ou Lettres à Lucilius LXVIII.] Qu'il soit facile d'entrer dans ma maison la protège peut-être, entre autres moyens, des violences de nos guerres civiles. La défense attire l'entreprise, et la défiance attire le mauvais coup. J'ai affaibli les desseins des soldats en ôtant à leurs exploits tout risque et toute raison d'en tirer gloire, ce qui d'ordinaire leur sert de prétexte et d'excuse. Ce que l'on fait courageusement est toujours honorable, en un temps où il n'y a plus de justice. Je leur rends la conquête de ma maison facile et trompeuse : elle n'est fermée pour personne qui vient frapper à sa porte. Elle n'a pour tout gardien qu'un portier, à l'ancienne mode ; il ne sert pas tant à défendre ma porte qu'à l'offrir avec plus d'élégance et de grâce. Je n'ai pour tout garde ou sentinelle que les astres.

12. Il n'est pas bon pour un gentilhomme de se montrer sur la défensive, s'il ne l'est pas totalement, car celui qui est ouvert d'un côté l'est partout. Nos pères n'ont pas songé à bâtir des places fortifiées : les moyens d'attaquer et de prendre par surprise nos maisons — je veux dire sans canons ni armée — augmentent tous les jours, plus que ceux de les conserver. C'est de ce côté-là que les esprits s'aiguisent : l'invasion intéresse tout le monde, la défense, seulement les riches. Ma maison était fortifiée pour son temps ; mais je n'y ai rien ajouté, et je craindrais aujourd'hui que sa force ne se retournât contre moi. Ajoutez à cela qu'en une époque paisible on a tendance à rendre les maisons plus ouvertes, et qu'il est à craindre, si elles sont prises, qu'on ne puisse les reprendre. Il est d'ailleurs difficile de les rendre sûres, car en matière de guerres intestines, même votre valet peut être du parti que vous redoutez, et quand la religion devient un prétexte, même les liens de parenté ne sont plus fiables, sous couvert de justice. Ce ne sont pas les finances publiques qui vont entretenir nos garnisons domestiques : elles s'y épuiseraient. Et nous ne pouvons le faire sans nous ruiner nous-mêmes, ou de façon plus mauvaise et plus injuste encore, sans ruiner le peuple. Le mal ne serait donc guère pire que son remède ! Et d'ailleurs, si vous y perdez quelque chose, vos amis eux-mêmes passent leur temps, plutôt qu'à vous plaindre, à blâmer votre manque de vigilance et de précautions, votre méconnaissance ou votre laisser-aller quant aux devoirs de votre profession.

13. Le fait que tant de maisons bien gardées ont été prises, alors que la mienne est encore sauve, me fait soupçonner qu'elles ont été prises parce qu'elles étaient gardées : cela suscite l'envie et donne des raisons à l'assaillant. Toute protection a quelque côté guerrier. Quelqu'un pourra bien envahir ma maison, si Dieu le veut ; mais il est sûr que je ne l'y appellerai pas. C'est la retraite où je viens me reposer des guerres. J'essaie de soustraire ce petit coin à la tourmente des affaires publiques, de même que je leur soustrais un petit coin de mon âme. Notre guerre a beau changer de forme, se démultiplier et se diversifier en nouveaux partis511, quant à moi je ne bouge pas. Alors qu'il est tant de maison fortifiées, moi seul, que je sache en France512, de ma condition, ai confié simplement au ciel la protection de la mienne. Et je n'en ai jamais ôté ni vaisselle d'argent ni titre de propriété, ni tapisserie. Je ne veux ni avoir peur, ni me sauver à demi. Si une confiance totale mérite la faveur divine, alors elle m'accompagnera jusqu'au bout ; sinon, j'ai bien assez vécu pour rendre ma vie remarquable et digne d'être conservée. Comment cela ? Mais voilà bien trente ans que ça dure...513

Chapitre 16

Sur la gloire

1. Il y a le nom et la chose : le nom, c'est un mot514 qui désigne et signifie la chose ; le nom, ce n'est pas une partie de la chose, ni quelque chose de concret : c'est un élément étranger associé à la chose et extérieur à elle. Dieu qui est la plénitude en soi, et le comble de toute perfection, ne peut pas être plus qu'il n'est, il ne peut pas s'accroître en tant que tel ; mais son nom, lui, peut être augmenté, il peut s'accroître, par la bénédiction et les louanges que nous adressons à ses manifestations extérieures. Et puisque ces louanges ne peuvent être incorporées à son Être — qui ne peut s'augmenter de quelque Bien que ce soit — nous les attribuons donc à son nom, qui est l'élément extérieur le plus proche de Lui. Voilà pourquoi c'est à Dieu seul qu'honneur et gloire appartiennent ; et rien n'est aussi déraisonnable que de les rechercher pour nous-mêmes, car nous sommes indigents et misérables intérieurement, notre essence est imparfaite, et nécessite une constante amélioration, et c'est à cela que nous devons œuvrer. Nous sommes creux et vides515 : ce n'est pas de vent et de mots que nous devons nous remplir : nous avons besoin, pour nous réparer, d'une substance plus solide. Bien bête, l'affamé qui chercherait à se procurer un beau vêtement plutôt qu'un bon repas ! Il faut courir au plus pressé. Comme le disent nos prières courantes : « Gloire à Dieu dans les cieux, et paix aux hommes sur la terre. » C'est de beauté, de santé, de sagesse, de vertu et de qualités essentielles de cette sorte que nous manquons, et les ornements externes devront êtres recherchés plus tard, quand nous aurons pourvu aux choses nécessaires. La théologie traite amplement et pertinemment de ce sujet, mais je n'y suis guère versé.

2. Chrysippe et Diogène ont été les premiers et les plus catégoriques contempteurs de la gloire. Ils disaient que parmi tous les plaisirs, il n'y en avait pas de plus dangereux que celui qui nous vient de l'approbation d'autrui, et qu'il fallait le fuir par-dessus tout. Et c'est vrai que l'expérience nous en fait éprouver bien des perfidies très préjudiciables. Il n'est rien qui corrompe autant les princes que la flatterie, rien par quoi les mauvaises gens se fassent plus facilement une réputation, ni de procédé plus sûr et plus courant pour venir à bout de la chasteté des femmes que de les repaître de louanges. Le premier enchantement que les Sirènes employèrent pour tromper Ulysse était de cette nature :

Venez vers nous, venez, ô très louable Ulysse,

Vous le plus grand dont la Grèce s'enorgueillisse516.

[Homère l'Odyssée XII, 184-185]

 

3. Ces philosophes-là déclaraient que toute la gloire du monde ne méritait pas qu'un homme de bon sens levât seulement le petit doigt pour l'obtenir. « Si grande soit-elle, une gloire n'est rien si elle n'est que la gloire. [Cicéron De finibus III, 17] Je dis bien : pour elle seule ; car elle amène souvent dans son sillage bien des avantages pour lesquels elle peut devenir désirable : elle attire sur nous la bienveillance, elle nous rend moins vulnérables aux injures et offenses des autres, et autres choses du même genre.

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