Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
La parure nous séduit ; l'or et les pierreries cachent les défauts ;
La jeune fille n'est plus qu'une partie d'elle-même.
Souvent on peine à retrouver ce qu'on aime dans tout cela,
Et c'est sous cette égide qu'un riche parti trompe nos yeux.
[Ovide Les Métamorphoses I, 343]
Les poètes ne donnent-ils pas une grande importance aux sens quand ils peignent Narcisse éperdu d'amour pour son reflet ?
Il admire ce qui est admirable en lui, c'est lui-même qu'il désire
Et sans le savoir ; il convoite et il est convoité,
Il brûle des feux par lui-même allumés.
[Ovide Les Métamorphoses III, 424]
Et que dire de l'intelligence de Pygmalion, si troublé par la vue de sa statue d'ivoire, qu'il l'aime et la courtise comme si elle était vivante !
Il la couvre de baisers et croit qu'elle y répond ;
Il croit sentir céder, sous ses doigts la chair
Et craint d'y laisser, en la pressant trop,
Une empreinte livide.
[Ovide Les Métamorphoses X, 256]
454. Qu'on place un philosophe dans une cage faite de fil de fer fin à larges mailles et qu'on la suspende en haut des tours de Notre Dame de Paris : notre homme sera bien obligé d'admettre qu'il ne risque pas de tomber, et pourtant il ne pourra empêcher (sauf s'il est habitué au métier de couvreur) que la vue de la hauteur extrême à laquelle il se trouve ne l'épouvante et ne le fasse frissonner. Et nous sommes assez soucieux de nous rassurer sur les galeries de nos clochers, quand elles sont ajourées, et pourtant elles sont en pierre. Il y a des gens qui ne peuvent même pas supporter d'y penser ! Qu'on jette entre ces deux tours une grosse poutre, suffisamment large pour que nous puissions nous y promener — et il n'y a aucune sagesse philosophique qui soit assez forte pour nous donner le courage d'y marcher, comme nous le ferions si elle était à terre. J'ai souvent fait cette expérience dans nos montagnes ; et quoiqu'étant de ceux qui ne s'effraient guère de ces choses-là, je ne pouvais supporter la vue de ces profondeurs infinies sans horreur et ressentir des tremblements dans les cuisses et dans les jarrets. Et pourtant je me tenais à bonne distance du bord, au moins de ma propre taille, et je ne risquais pas de tomber, sauf à me porter délibérément au-devant du danger.
455. J'ai remarqué aussi, quelle que soit la hauteur, si sur la pente il se présente un arbre, ou une bosse de rocher, à quoi la vue puisse s'accrocher, et comme se diviser, cela nous soulage et nous donne de l'assurance ; comme si c'était là quelque chose dont nous puissions attendre quelque secours en cas de chute ! Mais les précipices abrupts et sans aspérités, nous ne pouvons même pas les regarder sans que la tête nous tourne : « Si bien que l'on ne peut regarder vers le bas sans que les yeux et l'esprit soient saisis de vertige » [Tite-Live Annales ou Histoire romaine XLIV, 6] Et c'est pourtant là une tromperie évidente due à notre vue. C'est pourquoi d'ailleurs ce grand philosophe483 se creva les yeux pour décharger son âme de la distraction qu'elle lui procurait, et pouvoir philosopher plus librement.
456. Mais à ce compte-là, il aurait pu se faire aussi couper les oreilles, que Théophraste considère comme le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes et propres à nous troubler et nous changer ; et pour finir, il aurait dû se priver de tous les autres sens, c'est-à-dire de son être et de sa vie. Car ils ont tous cette aptitude à diriger notre raisonnement et notre âme. « Il arrive souvent que les esprits soient troublés par un certain aspect, par la gravité des voix, par les chants ; et même par un souci ou une crainte.» [Cicéron De natura deorum I, 37] Les médecins disent qu'il y a des tempéraments que certains sons et certains instruments excitent jusqu'à la folie furieuse. J'en ai vu qui ne pouvaient supporter d'entendre ronger un os sous leur table sans perdre patience ; et il n'est quasiment personne qui ne soit troublé par ce bruit aigre et agaçant que font les limes en raclant du fer. De même lorsqu'on entend quelqu'un mâcher tout près de soi, ou parler avec le gosier obstrué ou le nez bouché : nombreux sont ceux qui en sont gênés, au point d'en ressentir de la colère ou de la haine. Le fameux joueur de flûte de Gracchus, qui lui servait de souffleur, et qui adoucissait, renforçait et modulait la voix de son maître quand il faisait ses discours à Rome, à quoi eût-il servi si le mouvement et la qualité du son n'avaient quelque capacité à émouvoir et modifier le jugement des auditeurs ? En vérité, il n'y a pas de quoi louer la fermeté d'un si bel organe qui se laisse manipuler et modifier par les variations d'un aussi faible vent !
457. Mais cette tromperie que les sens apportent à notre entendement, ils la subissent à leur tour. Notre âme prend parfois sa revanche sur eux : ils mentent et trompent tous deux à qui mieux mieux... Ce que nous voyons et entendons sous le coup de la colère, nous ne le voyons pas tel qu'il est vraiment.
Et l'on voit deux soleils et deux Thèbes.
[Virgile Énéide V, 470]
La personne que nous aimons nous semble plus belle qu'elle n'est :
Bien souvent des femmes laides et mal faites sont adorées
Et traitées avec les honneurs les plus grands.
[Lucrèce De la Nature IV, 1152]
Et celle que nous détestons semble plus laide. Pour un homme soucieux et affligé, la clarté du jour semble obscurcie et ténébreuse. Non seulement nos sens sont altérés, mais souvent totalement hébétés par les passions de l'âme. Combien de choses voyons-nous, et qui pourtant nous échappent, parce que notre esprit est occupé à autre chose ?
On peut observer, même pour les objets bien visibles,
Que si l'esprit ne s'y attache pas, ils demeurent
Comme absents ou très éloignés.
[Lucrèce De la Nature IV, 809]
458. On dirait que l'âme attire en elle et détourne les pouvoirs des sens. De telle sorte que au dedans comme au dehors, l'homme est plein de faiblesse et de mensonge. Ceux qui ont assimilé notre vie à un songe ont peut-être eu raison au-delà de ce qu'ils croyaient : quand nous rêvons, notre esprit vit, agit, exerce toutes ses facultés, ni plus ni moins qu'à l'état de veille, mais plus mollement et obscurément pourtant. La différence n'est pas telle qu'entre la nuit et une vive clarté, mais plutôt comme de la nuit à l'ombre : là il dort, ici il sommeille. Plus ou moins, mais ce sont toujours les ténèbres, et des ténèbres cimmériennes484.
459. Nous veillons en dormant, et en veillant dormons. Je ne vois pas aussi clair quand je dors ; mais je ne trouve jamais mon état de veille suffisamment pur et sans nuages. Le sommeil profond endort même parfois les songes ; mais quand nous sommes en état de veille, nous ne le sommes jamais au point de dissiper comme il faut les rêveries, qui sont les rêves de l'état de veille, et bien pires que les rêves eux-mêmes. Puisque notre raison et notre esprit accueillent les images et les idées qui leur viennent en dormant, et approuvent les actions qui se déroulent dans nos rêves de la même façon que pour celles du jour, alors pourquoi ne pas nous demander si notre pensée et nos actions ne sont pas une autre façon de rêver, et notre veille quelque espèce de sommeil ?