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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Les cloches sonnaient à la volée lorsque Jacques mit le pied hors de la gare de Maisons-Laffitte. Rien ne le pressait ; M. Thibault, non plus que Mlle de Waize, ni Gisèle, ne manquaient jamais la grand-messe : Jacques avait donc le temps de faire un tour avant de rentrer à la villa. L'ombre tiède du parc invitait à la flânerie. Les avenues étaient désertes. Il s'assit sur un banc. Il n'entendait rien que le bruissement des insectes dans l'herbe et l'envol brusque des passereaux qui, un à un, désertaient l'arbre au-dessus de lui. Il restait immobile, un sourire aux lèvres, ne pensant à rien de précis, heureux d'être là.

L'ancien domaine de Maisons, accolé à la forêt de Saint-Germain-en-Laye, avait été acheté sous la Restauration par Laffitte, qui avait mis en lotissement les cinq cents hectares du parc, pour ne conserver que le château. Mais le financier avait pris des mesures pour que ce morcellement ne portât aucun préjudice aux somptueuses perspectives ménagées autour de sa résidence, et pour que le déboisement fût réduit à l'indispensable. Maisons était donc resté, grâce à lui, un immense parc seigneurial, dont les avenues de tilleuls deux fois centenaires desservaient avec magnificence une colonie de menues propriétés, sans murs mitoyens, et presque invisibles dans la verdure.

La villa de M. Thibault était située au nord-est du château, sur une petite place en gazon, ceinte de lices blanches, éternellement à l'ombre des grands arbres, et dont le centre était occupé par un bassin rond, entre des compartiments de buis.

Jacques se dirigeait à petits pas vers cette place. Et, de très loin, dès qu'il put apercevoir la maison, il distingua une robe blanche appuyée à la barrière de l'entrée : Gisèle guettait. Tournée vers l'allée de la gare, elle ne le voyait pas venir. Alors, soulevé par un joyeux élan, il se mit à courir. Elle l'aperçut, agita les bras, et, tout de suite, les mains en porte-voix, questionna :

— « Reçu ? »

Bien qu'elle eût seize ans, elle n'osait pas sortir du jardin sans la permission de Mademoiselle.

Il ne répondit pas, pour la taquiner. Mais elle lut la bonne nouvelle dans ses yeux et se mit à sauter sur place, comme une enfant. Puis elle s'élança dans ses bras.

— « Allons, allons, folle ! » fit-il par habitude. Elle se dégagea en riant, pour se jeter de nouveau, frémissante, contre lui. Il vit son sourire radieux, ses yeux brillants de larmes : il en fut ému, reconnaissant, et, pendant une seconde, il retint la jeune fille sur sa poitrine.

Elle rit et baissa la voix :

— « J'ai inventé toute une histoire pour forcer ma tante à venir avec moi à la messe basse ; je pensais que tu arriverais à dix heures. Quant à ton père, il n'est pas encore de retour. Viens », dit-elle en l'entraînant vers la villa.

La petite Mademoiselle apparaissait au fond du vestibule : un peu bossue maintenant, elle avançait à pas pressés, et l'émotion lui faisait branler la tête. Elle s'arrêta au bord du perron, et, dès que Jacques fut à sa hauteur, elle tendit vers lui ses bras de marionnette et faillit perdre l'équilibre pour l'embrasser.

— « Reçu ? Tu es reçu ? » marmonnait-elle, comme si elle avait sans cesse mâché quelque chose.

— « Aïe », fit-il joyeusement ; « prenez garde, j'ai un clou qui me fait très mal. »

— « Tourne-toi. Dieu bon ! » Et, comme si ce bobo eût été mieux à sa mesure que les examens de Normale, elle renonça aussitôt à interroger Jacques sur son succès, pour l'obliger à un lavage d'eau bouillie et à des compresses émollientes.

Le pansement s'achevait dans la chambre de Mademoiselle, lorsque le timbre de la barrière tinta : M. Thibault rentrait.

— « Jacquot est reçu ! » glapit Gisèle en se penchant à la fenêtre, tandis que Jacques descendait à la rencontre de son père.

— « Ah, te voilà ? Quel rang ? » demanda M. Thibault, dont une évidente satisfaction colorait pour un instant le visage albumineux.

— « Troisième. »

L'approbation de M. Thibault devint plus manifeste encore. Il ne souleva pas les paupières, mais les muscles du nez tressaillirent, le lorgnon tomba au bout du fil, et il tendit la main.

— « Allons, ce n'est pas mal », grommela-t-il, retenant la main de Jacques entre ses doigts mous. Il hésita une seconde, prit un air hargneux, murmura : « Quelle chaleur ! », puis, attirant son fils vers lui, il l'embrassa. Le cœur de Jacques battait. Il voulut regarder son père. M. Thibault s'était déjà retourné, et, hâtant le pas, gravissait les marches du perron ; il gagna son cabinet, jeta son paroissien sur la table, fit quelques pas, et, tirant son mouchoir, s'essuya lentement le visage.

Le déjeuner était servi.

Gisèle avait paré la place de Jacques d'un bouquet de mauves, qui donnait à la table familiale un air de fête. Elle ne pouvait s'empêcher de rire, tant elle avait de joie au cœur. Son existence de jeune fille était sévère, entre les deux vieillards ; elle portait assez de vie en elle pour n'en souffrir jamais : attendre le bonheur, n'était-ce pas déjà être heureuse ?

M. Thibault entra, se frottant les mains.

— « Eh bien », fit-il, après avoir déplié sa serviette et posé les poings de chaque côté de son couvert, « il s'agit maintenant de ne pas t'en tenir là. Nous ne sommes pas des imbéciles, et, si tu es entré troisième, pourquoi ne pourrais-tu pas, en travaillant, sortir premier ? » Il entrouvrit un œil et dressa la barbiche, d'un air rusé : « Est-ce qu'il ne faut pas toujours, dans une promotion, qu'il y ait un premier ? »

Jacques répondit au sourire de son père par un sourire évasif. Il avait tellement pris le pli de feindre, pendant ces repas de famille, qu'il n'avait presque plus à se contraindre : certains jours, il se reprochait même cette accoutumance comme une faute de dignité.

— « Être sorti premier d'une grande école », reprit M. Thibault, « tu peux le demander à ton frère, cela vous accompagne pendant toute la vie : partout où l'on se présente ensuite, on est sûr d'être considéré. Ton frère va bien ? »

— « Il doit venir après le déjeuner. »

L'idée de raconter à son père qu'il y avait eu un accident dans l'entourage de M. Chasle ne se présenta même pas à l'esprit de Jacques. D'un commun accord, tout le monde, autour de M. Thibault, se taisait : on ne commettait plus jamais l'imprudence de le mettre au courant de quoi que ce fût, car il était impossible de prévoir quelles conclusions le gros homme, trop puissant, trop actif, tirait de la moindre nouvelle ni par quelles démarches, lettres ou visite, il se croirait en droit d'intervenir et d'embrouiller les événements.

— « Est-ce que vous avez vu que la presse de ce matin confirme la faillite de notre coopérative de Villebeau ? » demanda-t-il à Mademoiselle, bien qu'il sût qu'elle n'ouvrait jamais un journal. Elle répondit d'ailleurs par un signe d'assentiment marqué. M. Thibault eut un petit rire froid. Puis il se tut, et, jusqu'à la fin du déjeuner, sembla se désintéresser de la conversation. Son ouïe rebelle l'isolait chaque jour davantage. Il lui arrivait souvent de rester ainsi, pendant tout un repas, muet, engouffrant les copieuses portions qu'exigeait son estomac de lutteur, et concentré en lui-même. En réalité, il ruminait quelque affaire difficile. Son inertie trompeuse était celle d'une araignée à l'affût : il attendait que le va-et-vient de sa pensée lui eût livré la solution de quelque problème administratif ou social. C'est ainsi d'ailleurs qu'il avait toujours travaillé : passif et comme pétrifié, les yeux mi-clos, le cerveau seul en éveil ; jamais ce grand laborieux n'avait pris une note, n'avait écrit le canevas d'un discours ; tout se combinait, se gravait infailliblement, jusqu'au dernier détail, sous son crâne immobile.

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