Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Depuis le matin, cette idée le hantait. Il avait déjà échafaudé toute une combinaison d'existence nouvelle, où Rachel aurait sa part. Seul, le consentement de l'intéressée manquait encore au contrat. Aussi, avec une impatience enfantine, brûlait-il de lui prendre les mains, de lui dire : « Vous êtes celle que j'attendais. Je veux renoncer aux amours de hasard. Mais j'ai horreur de l'incertain, réglons la suite de nos relations. Vous serez ma maîtresse. Organisons-nous. » À plusieurs reprises, il avait laissé percer sa préoccupation et hasardé un mot qui cherchait à engager l'avenir : elle n'avait jamais eu l'air de comprendre ; et il devinait en elle une réserve qui le faisait hésiter à démasquer ses plans.
— « N'est-ce pas qu'on est bien, ici ? » dit-elle, croquant une grappe de groseilles givrées qui lui mit du carmin aux lèvres.
— « Oui. À retenir. On trouve de tout à Paris, même la province. » Il ajouta, montrant la salle vide : « Et pas de rencontres à craindre. »
— « Ça vous ennuierait d'être vu avec moi ? »
— « Voyons ! C'est pour vous que je dis ça. » Elle haussa les épaules :
— « Pour moi ? » Elle eut plaisir à sentir combien elle l'intriguait, et ne se hâta pas de s'expliquer davantage. Pourtant, il l'interrogeait du regard avec tant de secrète anxiété, qu'elle finit par confier : « Je vous répète que je n'ai de comptes à rendre à personne. J'ai de quoi vivre, modestement, et m'en contente. Je suis libre. »
La figure crispée d'Antoine s'était détendue naïvement. Elle comprit qu'il traduisait : « Je t'appartiens, si tu le veux. » Avec tout autre, elle se fût insurgée ; mais il lui plaisait ; et elle éprouvait encore plus d'agrément à se sentir désirée, que d'agacement à voir combien il se trompait sur elle.
On apportait le café. Elle se tut et réfléchit. Elle-même, d'ailleurs, n'avait pas été sans envisager l'éventualité d'une liaison, puisqu'elle s'était surprise, tout à l'heure, à penser : « Je lui ferai couper cette barbe. » Cependant, elle ne le connaissait pas ; ce goût qu'elle avait aujourd'hui pour lui, elle l'avait, en somme, éprouvé déjà, pour d'autres. Il ne fallait pas qu'il se méprît, et continuât à la regarder, comme en ce moment, avec autant d'assurance que de gourmandise…
— « Une cigarette ? »
— « Non, j'en ai là, de plus douces. »
Il lui tendit la flamme d'une allumette ; elle tira une bouffée, dont elle s'enveloppa.
— « Merci. »
Certes, il importait, dès le début, d'éviter les malentendus. Elle pouvait d'autant mieux se permettre la franchise, qu'elle sentait bien ne courir aucun risque. Elle avança un peu sa tasse, mit ses coudes sur la nappe et son menton sur ses doigts enlacés. Ses paupières, plissées par la fumée, voilaient presque complètement son regard.
— « Je dis que je suis libre », accentua-t-elle ; « je ne dis pas que je sois disponible. Vous saisissez ? »
Il avait repris son air fatal. Elle continua :
— « Je vous avoue que j'ai déjà été sérieusement étrillée par la vie. Je n'ai pas toujours eu ma liberté. Il y a deux ans, je ne l'avais pas. Aujourd'hui, je l'ai. J'y tiens. » (Elle se croyait sincère.) « J'y tiens tellement que, pour rien au monde, je ne consentirais plus à l'aliéner. Vous saisissez ? »
— « Oui. »
Il y eut un silence. Il l'examinait. Elle sourit un peu, sans le regarder, en tournant sa cuillère dans sa tasse.
— « D'ailleurs, je vous le dis simplement, je n'ai rien de ce qu'il faut pour faire une amie fidèle, une maîtresse de tout repos. J'aime à me passer tous mes caprices. Tous. Pour ça, il faut être libre. Je veux rester libre. Vous saisissez ? » Et, posément, elle lampa son café, à petits coups, en se brûlant.
Antoine eut une minute de désespoir. Tout s'écroulait. Pourtant elle était encore là, devant lui ; rien n'était perdu. Il ne savait pas renoncer à ce qu'il voulait fortement ; il n'avait pas l'habitude des défaites. En tout cas, la situation était franche ; cela valait mieux que de s'illusionner ; bien renseigné, on peut agir. Pas un instant, l'idée qu'elle lui échapperait peut-être, qu'elle se refuserait à ses projets d'association, ne lui parut possible. Il était ainsi : certain, toujours, d'atteindre le but.
Ce qu'il fallait, c'était mieux la comprendre, déchirer ce voile qui l'entourait encore.
— « Il y a deux ans, vous n'étiez pas libre ? » murmura-t-il sur un ton nettement interrogatif. « L'êtes-vous vraiment, pour toujours ? »
Rachel le considéra comme elle eût fait d'un enfant. Puis son regard se nuança d'ironie. Elle semblait dire : « Je vais vous répondre, mais parce que je le veux bien. »
— « L'homme avec qui je vivais est installé dans le Soudan égyptien », expliqua-t-elle : « il ne reparaîtra jamais en France. » Elle termina sa phrase par un petit rire silencieux, et déroba son regard. Puis elle coupa court :
— « Allons », fit-elle en se levant.
Dehors, elle reprit le chemin de la rue d'Alger. Antoine l'accompagnait en silence ; il se demandait ce qu'il allait faire ; il ne pouvait se résoudre à la quitter déjà.
Rachel vint à son aide, lorsqu'ils arrivèrent devant la porte :
— « Vous montez voir Dédette ? » proposa-t-elle. Puis, sans broncher, elle ajouta : « Mais, je dis ça, peut-être êtes-vous occupé ailleurs ? »
Antoine avait, en effet, promis de retourner chez son petit malade de Passy. Il avait aussi à relire les épreuves d'un rapport que son patron lui avait communiqué ce matin, à l'hôpital, en le priant de vérifier les références. Il voulait surtout aller dîner à Maisons-Laffitte, où il était attendu, et où il avait la ferme intention de ne pas arriver trop tard, afin de causer un peu avec Jacques. Mais, de tout cela, dès l'instant où il entrevit la possibilité de suivre Rachel, rien ne subsista.
— « Je suis libre toute la journée », affirma-t-il, s'effaçant pour la laisser entrer.
C'est à peine s'il fut effleuré par l'idée du travail compromis, d'une perturbation dans sa façon de se conduire. Tant pis. (Il était presque sur le point de penser : Tant mieux.)
Ils montèrent l'escalier sans dire un mot.
Arrivée chez elle, elle mit sa clef dans la serrure et se retourna. Le désir éclatait sur son visage : un désir sans subtilités ni déguisements ; un désir affranchi, joyeux, irrésistible.
V
Dès que Jacques, revenu en courant de chez Packmell, eut appris par la concierge que l'on était venu chercher M. Antoine pour un accident, sa superstitieuse terreur se dissipa d'un coup ; mais il demeura vexé d'avoir cru que le souhait d'un vêtement de deuil pût suffire à provoquer la mort de son frère. La disparition du flacon d'iode, dont il avait besoin pour son furoncle, acheva de l'énerver ; et il se déshabilla dans cet état d'animosité imprécise dont il était coutumier, et qui lui était douloureux parce qu'il en avait honte. Il fut long à s'endormir. Son succès ne lui apportait aucune joie.
Le lendemain matin, Antoine rencontra Jacques sous la porte cochère, au moment où celui-ci se décidait à partir pour Maisons-Laffitte sans qu'ils se fussent revus. En quelques mots, Antoine le mit au courant de ce qui s'était passé la veille au soir ; mais il ne souffla mot de Rachel. Il avait l'œil brillant et, sur son visage tiré, une expression guerrière que son frère attribua aux difficultés de l'opération.