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L'assommoir

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L'assommoir
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-Bonjour, monsieur Hardi. Comment vous portez-vous, monsieur Hardi?

Mais une main brutale poussa la porte, le pere Bijard entra. Alors, la scene changea, Henriette et Jules tomberent sur leur derriere, contre le mur; tandis que Lalie, terrifiee, restait au beau milieu d'une reverence. Le serrurier tenait un grand fouet de charretier tout neuf, a long manche de bois blanc, a laniere de cuir terminee par un bout de ficelle mince. Il posa ce fouet dans le coin du lit, il n'allongea pas son coup de soulier habituel a la petite, qui se garait deja en presentant les reins. Un ricanement montrait ses dents noires, et il etait tres gai, tres soul, la trogne allumee d'une idee de rigolade.

-Hein? dit-il, tu fais la trainee, bougre de trognon! Je t'ai entendue danser d'en bas.. Allons, avance! Plus pres, nom de Dieu! et en face; je n'ai pas besoin de renifler ton moutardier. Est-ce que je te touche, pour trembler comme un quiqui?... Ote-moi mes souliers.

Lalie, epouvantee de ne pas recevoir sa tatouille, redevenue toute pale, lui ota ses souliers. Il s'etait assis au bord du lit, il se coucha habille, resta les yeux ouverts, a suivre les mouvements de la petite dans la piece. Elle tournait, abetie sous ce regard, les membres travailles peu a peu d'une telle peur, qu'elle finit par casser une tasse. Alors, sans se deranger, il prit le fouet, il le lui montra.

-Dis donc, le petit veau, regarde ca; c'est un cadeau, pour toi. Oui, c'est encore cinquante sous que tu me coutes... Avec ce joujou-la, je ne serai plus oblige de courir, et tu auras beau te fourrer dans les coins. Veux-tu essayer?... Ah! tu casses les tasses!... Allons, houp! danse donc, fais donc des reverences a monsieur Hardi!

Il ne se souleva seulement pas, vautre sur le dos, la tete enfoncee dans l'oreiller, faisant claquer le grand fouet par la chambre, avec un vacarme de postillon qui lance ses chevaux. Puis, abattant le bras, il cingla Lalie au milieu du corps, l'enroula, la deroula comme une toupie. Elle tomba, voulut se sauver a quatre pattes; mais il la cingla de nouveau et la remit debout.

-Hop! hop! gueulait-il, c'est la course des bourriques!... Hein? tres chouette, le matin, en hiver; je fais dodo, je ne m'enrhume pas, j'attrape les veaux de loin, sans ecorcher mes engelures. Dans ce coin-la, touchee, margot! Et dans cet autre coin, touchee aussi! Et dans cet autre, touchee encore! Ah! si tu te fourres sous le lit, je cogne avec le manche... Hop! hop! a dada! a dada!

Une legere ecume lui venait aux levres, ses yeux jaunes sortaient de leurs trous noirs. Lalie, affolee, hurlante, sautait aux quatre angles de la piece, se pelotonnait par terre, se collait contre les murs; mais la meche mince du grand fouet l'atteignait partout, claquant a ses oreilles avec des bruits de petard, lui pincant la chair de longues brulures. Une vraie danse de bete a qui on apprend des tours. Ce pauvre petit chat valsait, fallait voir! les talons en l'air comme les gamines qui jouent a la corde et qui crient: Vinaigre! Elle ne pouvait plus souffler, rebondissant d'elle-meme ainsi qu'une balle elastique, se laissant taper, aveuglee, lasse d'avoir cherche un trou. Et son loup de pere triomphait, l'appelait vadrouille, lui demandait si elle en avait assez et si elle comprenait suffisamment qu'elle devait lacher l'espoir de lui echapper, a cette heure.

Mais Gervaise, tout d'un coup, entra, attiree par les hurlements de la petite. Devant un pareil tableau, elle fut prise d'une indignation furieuse.

-Ah! la salete d'homme! cria-t-elle. Voulez-vous bien la laisser, brigand! Je vais vous denoncer a la police, moi!

Bijard eut un grognement d'animal qu'on derange. Il begaya:

-Dites donc, vous, la Tortillard! melez-vous un peu de vos affaires. Il faut peut-etre que je mette des gants pour la trifouiller... C'est a la seule fin de l'avertir, vous voyez bien, histoire simplement de lui montrer que j'ai le bras long.

Et il lanca un dernier coup de fouet qui atteignit Lalie au visage. La levre superieure fut fendue, le sang coula. Gervaise avait pris une chaise, voulait tomber sur le serrurier. Mais la petite tendait vers elle des mains suppliantes, disait que ce n'etait rien, que c'etait fini. Elle epongeait le sang avec le coin de son tablier, et faisait taire ses enfants qui pleuraient a gros sanglots, comme s'ils avaient recu la degelee de coups de fouet.

Lorsque Gervaise songeait a Lalie, elle n'osait plus se plaindre. Elle aurait voulu avoir le courage de cette bambine de huit ans, qui en endurait a elle seule autant que toutes les femmes de l'escalier reunies. Elle l'avait vue au pain sec pendant trois mois, ne mangeant pas meme des croutes a sa faim, si maigre et si affaiblie, qu'elle se tenait aux murs pour marcher; et, quand elle lui portait des restants de viande en cachette, elle sentait son coeur se fendre, en la regardant avaler avec de grosses larmes silencieuses, par petits morceaux, parce que son gosier retreci ne laissait plus passer la nourriture. Toujours tendre et devouee malgre ca, d'une raison au-dessus de son age, remplissant ses devoirs de petite mere, jusqu'a mourir de sa maternite, eveillee trop tot dans son innocence frole de gamine. Aussi Gervaise prenait-elle exemple sur cette chere creature de souffrance et de pardon, essayant d'apprendre d'elle a taire son martyre. Lalie gardait seulement son regard muet, ses grands yeux noirs resignes, au fond desquels on ne devinait qu'une nuit d'agonie et de misere. Jamais une parole, rien que ses grands yeux noirs, ouverts largement.

C'est que, dans le menage des Coupeau, le vitriol de l'Assommoir commencait a faire aussi son ravage. La blanchisseuse voyait arriver l'heure ou son homme prendrait un fouet comme Bijard, pour mener la danse. Et le malheur qui la menacait, la rendait naturellement plus sensible encore au malheur de la petite. Oui, Coupeau filait un mauvais coton. L'heure etait passee ou le cric lui donnait des couleurs. Il ne pouvait plus se taper sur le torse, et craner, en disant que le sacre chien l'engraissait; car sa vilaine graisse jaune des premieres annees avait fondu, et il tournait au secot, il se plombait, avec des tons verts de macchabee pourrissant dans une mare. L'appetit, lui aussi, etait rase. Peu a peu, il n'avait plus eu de gout pour le pain, il en etait meme arrive a cracher sur le fricot. On aurait pu lui servir la ratatouille la mieux accommodee, son estomac se barrait, ses dents molles refusaient de macher. Pour se soutenir, il lui fallait sa chopine d'eau-de-vie par jour; c'etait sa ration, son manger et son boire, la seule nourriture qu'il digerat. Le matin, des qu'il sautait du lit, il restait un gros quart d'heure plie en deux, toussant et claquant des os, se tenant la tete et lachant de la pituite, quelque chose d'amer comme chicotin qui lui ramonait la gorge. Ca ne manquait jamais, on pouvait appreter Thomas a l'avance. Il ne retombait d'aplomb sur ses pattes qu'apres son premier verre de consolation, un vrai remede dont le feu lui cauterisait les boyaux. Mais, dans la journee, les forces reprenaient. D'abord, il avait senti des chatouilles, des picotements sur la peau, aux pieds et aux mains; et il rigolait, il racontait qu'on lui faisait des minettes, que sa bourgeoise devait mettre du poil a gratter entre les draps. Puis, ses jambes etaient devenues lourdes, les chatouilles avaient fini par se changer en crampes abominables qui lui pincaient la viande comme dans un etau. Ca, par exemple, lui semblait moins drole. Il ne riait plus, s'arretait court sur le trottoir, etourdi, les oreilles bourdonnantes, les yeux aveugles d'etincelles. Tout lui paraissait jaune, les maisons dansaient, il festonnait trois secondes, avec la peur de s'etaler. D'autres fois, l'echine au grand soleil, il avait un frisson, comme une eau glacee qui lui aurait coule des epaules au derriere. Ce qui l'enquiquinait le plus, c'etait un petit tremblement de ses deux mains; la main droite surtout devait avoir commis un mauvais coup, tant elle avait des cauchemars. Nom de Dieu! il n'etait donc plus un homme, il tournait a la vieille femme! Il tendait furieusement ses muscles, il empoignait son verre, pariait de le tenir immobile, comme au bout d'une main de marbre; mais, le verre, malgre son effort, dansait le chahut, sautait a droite, sautait a gauche, avec un petit tremblement presse et regulier. Alors, il se le vidait dans le coco, furieux, gueulant qu'il lui en faudrait des douzaines et qu'ensuite il se chargeait de porter un tonneau sans remuer un doigt. Gervaise lui disait au contraire de ne plus boire, s'il voulait cesser de trembler. Et il se fichait d'elle, il buvait des litres a recommencer l'experience, s'enrageant, accusant les omnibus qui passaient de lui bousculer son liquide.

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