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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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La servante déposa son fardeau sur une table, et un geste de son maître la congédia.

– Voilà le sujet? dit le Dr Samuel en examinant Guite qui changea de couleur. Avant de commencer l’opération, je vous prie, mon cher monsieur, de me donner exactement la forme et la dimension de l’objet demandé.

Puis, se penchant à l’oreille de Saladin, il ajouta:

– Est-ce mademoiselle de Chaves, monsieur le marquis?

– En propre original, répondit Saladin.

À ce mot d’opération, Guite s’était prise à trembler de tous ses membres. La laideur de Samuel augmentait son épouvante.

– Pour tout l’or de la terre, déclara-t-elle franchement, je ne consentirais pas à me laisser faire du mal par ce docteur-là!

Saladin attira vers lui sa blonde tête et la baisa fort affectueusement, ce qu’il n’avait point fait quand ils étaient seuls.

– Petite chère folle, murmura-t-il avec tendresse, est-ce moi qui voudrais te faire du mal? Ne crains jamais rien de l’homme à qui tu as confié ta destinée.

Puis se retournant vers le docteur, il dit:

– J’ai grande confiance en votre habileté, mon savant ami, mais j’aime trop cette charmante enfant pour risquer la moindre des choses. Si vous le permettez, nous allons d’abord essayer l’expérience in anima vili.

– Sur vous? demanda Samuel.

– Non pas! je suis presque aussi douillet que ma ravissante compagne.

Il ajouta avec un sourire:

– J’ai apporté ce qu’il faut.

Le docteur chercha sous les meubles, croyant y trouver quelque quadrupède; mais, en ce moment, l’homme à la boîte plate se leva, sortit de son coin et dit:

– Sans vous commander, voilà l’affaire, monsieur le médecin. C’est moi qui suis l’anima vili: Languedoc, artiste en foire, peintureur et faiseur de têtes à la maquille, pour vous être agréable si l’occasion s’en présentait dans n’importe quelle circonstance.

Pendant que le Dr Samuel le regardait, étonné, Languedoc déboutonna sa vieille redingote, son gilet déjeté et sa chemise, qui n’était pas d’une blancheur exemplaire.

Mademoiselle Guite, rassurée, pour le moment du moins, le regardait faire en riant de tout son cœur.

Languedoc, ayant enlevé sa chemise d’un tour de main, resta vêtu de son seul pantalon. Il montra ainsi son torse noueux aux regards des assistants, non point tel que Dieu l’avait fait, mais couvert de tatouages et d’illustrations multipliées à l’infini.

Il marcha vers le docteur d’un pas grave, en faisant saillir ses pectoraux, et désigna au-dessous de son sein une place velue mais intacte, qui était bien large comme un écu de cent sous.

– Sans vous commander, dit-il, monsieur le médecin, voici un endroit où il n’y a encore rien eu. Nous allons voir comment vous entendez la besogne.

– En voilà un homme barbu! dit mademoiselle Guite en jetant un singulier regard sur la joue glabre de Saladin. Mazette!

– C’est la toison d’une bête fauve, murmura le docteur, on ne dessine pas sur une fourrure!

– Sans vous commander, répliqua Languedoc, les diverses estampes dont se trouve jonché mon personnage ont été exécutées nonobstant le poil. Le poil n’y fait rien du tout, parce qu’il est dans la nature de l’individu.

– Il pourrait en revendre, murmura Guite avec admiration.

Languedoc se redressa fièrement:

– On le doit tout entier à la Providence! répondit-il. La main des hommes n’y a rien ajouté.

Saladin, qui venait de se lever, traça sur une page de son carnet l’esquisse d’une cerise de grandeur ordinaire qu’il remit entre les mains du docteur en disant:

– Rouge ici, rose là, une nuance jaune dans cette partie, apparence veloutée sur le tout.

Le docteur avait l’air embarrassé.

– L’ami, dit-il à Languedoc, prenez quatre chaises, couchez-vous sur le dos et restez immobile; nous allons essayer l’opération.

– C’est bien des façons, monsieur le médecin, répondit Languedoc, mais du moment que votre idée est comme ça, allons-y; je suis ici pour obtempérer.

Il se coucha sur les quatre chaises, tout de son long, et demeura sans mouvement. Guite commençait à s’amuser beaucoup.

– Ce garçon-là est superbe! dit-elle à Saladin. Quand je serai princesse, je le prendrai chez moi. Pensez-vous qu’il se laisserait peindre aussi le dos?

Le docteur avança une cinquième chaise, puis une sixième pour y mettre le plateau. Il déboucha successivement plusieurs fioles, et, après les avoir flairées, il opéra divers mélanges dans les verres.

Les liquides qu’il mêlait ainsi répandaient dans l’air de ces bonnes odeurs pharmaceutiques qui font craindre le voisinage des apothicaires. Ils avaient de belles couleurs, bleue, rouge, orange, et produisaient quelquefois au fond du vase, au moment du contact, de soudaines effervescences.

Languedoc était immobile sur son lit improvisé.

Samuel, après avoir broyé ses couleurs, choisit deux ou trois pinceaux et quelques petits instruments de chirurgie, puis, à la place indiquée, la seule libre, entre un coq gaulois qui était bon teint, puisqu’il datait du temps de Louis-Philippe, et une aigle impériale déployant ses ailes au milieu des drapeaux, au-dessus d’un groupe de canons, au-dessous de deux colombes qui se becquetaient avec sensualité, il commença à pointiller, à racler, à peindre.

Languedoc ne bougeait pas, il disait seulement de temps à autre:

– Tout un chacun a sa méthode différente! C’est une branche des beaux-arts qui a bien gagné depuis le commencement de ce siècle.

Guite puis Saladin lui-même quittèrent le canapé pour venir regarder par-dessus le dossier des chaises.

Ce fut long. Le docteur travailla une bonne heure et mouilla sa chemise, comme le fit observer Languedoc.

Au bout de l’heure révolue, le docteur dit:

– Voici à peu près la chose. Au premier aspect, cela semble imparfait, mais, avant demain matin, la plaie aura pris l’aspect convenable.

Sur la poitrine du brave Languedoc, il y avait une tache noirâtre qui représentait assez bien une de ces merises que les gamins appellent des négresses – ou, mieux, un petit abcès menacé par la gangrène.

– Si on veut m’en faire autant, dit Guite avec résolution, je mordrai tout le monde et j’appellerai la garde.

– Le fait est, ajouta Saladin, que nous n’y sommes pas du tout!

– Attendez quelques heures…, voulut dire monsieur Samuel. Mais Languedoc, qui s’était levé pour aller se regarder dans un miroir, l’interrompit sans amertume ni rancune, et dit:

– Quant à ça, monsieur le médecin, vous m’avez gâté la seule place que j’avais de libre. Il n’y a qu’un moyen, c’est d’y mettre un emplâtre. Voyez-vous, chacun a son talent, et vous ne seriez pas reçu à l’examen du peintureur. Sans vous commander, c’est à votre tour de me prêter un bout de cuir pour que j’établisse un spécimen du signe de beauté qui doit orner l’estomac de la jeune personne. Si on lui flanquait un objet pareil sur la peau, les père et mère diraient malgré leur attendrissement: «Ça, ce n’est pas une cerise, c’est un vésicatoire!»

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