Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– C’est juste, dit Guite, vous êtes un vieil amour, papa Languedoc, embrassez-moi.
Puis se tournant vers Saladin, elle ajouta:
– Monsieur le marquis, déliez les cordons de votre bourse.
– Un instant! répondit Saladin. Languedoc et moi nous n’en avons pas fini pour aujourd’hui. Il y a quatorze ans que je lui dois un petit déjeuner fin.
– C’est pourtant vrai, fit le peintureur en riant, quatorze ans sonnés depuis la dernière foire au pain d’épice. Cette fois-là, monsieur le marquis, on t’avait dressé une assez jolie tête de portière, pas vrai?
– Ah ça! fit mademoiselle Guite étonnée, vous avez donc gardé quelque chose ensemble, vous deux?
– Ne faites pas attention, s’empressa de répondre Languedoc, en foire nous tutoyons tout le monde à tort et à travers, mais monsieur le marquis sait bien le respect que je lui porte.
Saladin avait entraîné le Dr Samuel dans l’embrasure d’une fenêtre.
– Il faut que je voie vous et ces messieurs dans la journée, lui dit-il tout bas. Les choses, désormais, vont marcher très vite. Je suppose que vous avez deviné la mécanique? Il s’agit maintenant de pousser la chère enfant dans les bras de sa tendre mère, de l’installer à l’hôtel, etc. C’est la moindre des bagatelles. Dans quelques heures, je fixerai l’ordre et la marche de notre travail; prévenez donc nos amis, et soyez ici en permanence, à dater de deux heures.
– Très bien, répondit le docteur qui ne demanda pas d’autre explication.
– Ce n’est pas tout, reprit Saladin en baissant la voix davantage, ce brave homme a notre secret.
Le docteur le regarda avec inquiétude.
– Jamais je ne me charge de rien de semblable…, murmura-t-il.
– Vous ne m’avez pas compris, poursuivit Saladin, il s’agit tout simplement de le faire déjeuner, bien déjeuner… déjeuner si bien qu’il s’endorme à la fin du repas.
– Cela se peut, mais rien que cela.
– Attendez. Comme il nous a rendu service, il ne serait pas généreux de le jeter ivre ou endormi sur le trottoir. Vous avez bien un trou, une décharge; vous le mettrez à cuver son vin dans un coin, et demain…
– C’est que nous serons terriblement occupés demain, dit le docteur.
– Certes, certes. Aussi, comme il aura la tête lourde, on lui donnera quelque potion qui le tiendra en repos. Après-demain, ou tout au plus tard le jour qui suivra, ne vous inquiétez pas, je me charge de lui.
– Eh bien! voilà qui est entendu, reprit-il tout haut en quittant l’embrasure, ce bon docteur se charge d’acquitter ma dette… ah! ah! maître Languedoc, s’il n’est pas peintureur comme toi, c’est du moins un fier gastronome! La petite et moi nous allons faire une course et nous revenons nous mettre à table. Vous pourrez grignoter les hors-d’œuvre en nous attendant. À bientôt! vieux, je suis content de toi et tu auras fait une bonne journée.
Sur ce, monsieur le marquis de Rosenthal offrit son bras à mademoiselle Guite, et tous deux sortirent.
Languedoc resta un peu déconcerté, mais le Dr Samuel, entrant franchement dans son rôle, lui offrit un cigare et lui demanda des explications sur son travail de tout à l’heure avec un empressement si bien joué que Languedoc, heureux de montrer sa science, perdit toute inquiétude.
Une demi-heure après, ils s’asseyaient à table, en face l’un de l’autre, pour grignoter les hors-d’œuvre. La glace était rompue, et vous les eussiez pris pour les meilleurs amis du monde.
Pendant cela, mademoiselle Guite et son compagnon roulaient au grand trot vers le faubourg Saint-Honoré et l’hôtel de Chaves.
Mademoiselle Guite ne savait absolument rien de ce dont il s’agissait, sinon des choses très vagues et qui ressemblaient à des lambeaux de contes de fées. Les petites ouvrières de Paris, surtout quand elles ressemblent à mademoiselle Guite, la charmante fille, croient aux fées bien plus qu’en Dieu.
Saladin, au début de leurs relations, s’était approché d’elle sous prétexte de lui faire la cour, mais cela n’avait pas duré, et il lui avait laissé entendre presque tout de suite qu’elle était destinée à jouer un rôle dans une féerie à grand spectacle qui ferait son bonheur et sa fortune.
Saladin n’étant pas mal de sa personne, mademoiselle Guite, qui ne demandait pas mieux que de jouer la pièce, n’importe quelle pièce, aurait consenti volontiers à avoir un amant par-dessus le marché.
Mais telle n’était pas la vocation de Saladin. Il avait entretenu de son mieux l’imagination de la fillette, donnant à entendre que les circonstances étaient trop graves pour s’attarder à des frivolités.
Mademoiselle Guite n’y comprenait rien. Elle avait assez d’éducation pour savoir que tous les intrigants d’opéra-comique mènent de front l’amour et les affaires, mais comme, en somme, Paris n’est pas une île déserte et qu’on y trouve d’autres galants que Saladin, mademoiselle Guite laissait aller et prenait patience.
Seulement, monsieur le marquis de Rosenthal, ce beau garçon blanc et imberbe, était pour elle un problème vivant qui excitait sans cesse sa curiosité et un peu son dédain.
Au moment même où ils montaient tous deux en voiture, en quittant la maison du docteur, Saladin lui dit en souriant:
– Ma chère enfant, nous approchons de la crise; vous vous rendez de ce pas chez votre maman.
Guite devint aussitôt sérieuse.
– Déjà! murmura-t-elle.
Puis, après un silence:
– Comme ça, sans préparation, sans rien savoir?
– Il faut se mettre dans le vrai des choses, répondit froidement Saladin. Plus vous serez déconcertée, troublée, ahurie, mieux cela vaudra, ma fille. C’est le vrai.
– Mais enfin…, voulut objecter la fillette.
– C’est le vrai, réfléchissez: vous avez bien deviné un peu ce qu’est notre drame, quoique je vous aie tenue dans une ignorance nécessaire, et qui fera votre succès à la première représentation. Vous avez été enlevée à votre noble famille, voici quatorze ans, et vous en avez seize, un peu plus, un peu moins. Hier, vous ne saviez même pas cela; hier, vous saviez seulement… écoutez-moi bien, car c’est votre rôle, qu’un homme généreux, moi, le marquis de Rosenthal, dont vous avez payé la générosité par l’amour le plus tendre, vous recueillit sur une grande route où des saltimbanques, vos maîtres, vous avaient perdue. Vous pouviez alors avoir de six à sept ans. L’homme généreux vous éleva très bien. Il n’était pas riche; mais vous n’êtes pas sans savoir confusément qu’il remua ciel et terre pour retrouver vos parents.
– Et puis? dit Guite, voyant que son compagnon s’arrêtait.
– C’est tout, répondit Saladin; il ne retrouva pas vos parents et vous épousa pour vous donner une situation dans le monde.
– Alors, je suis mariée! s’écria la modiste qui retrouva un instant sa gaieté, mariée avec vous!
Saladin fit un signe de tête affirmatif.
– C’est drôle, dit Guite.
Puis, revenant à l’embarras de sa situation, elle s’écria: