Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Mais nous voici déjà aux Tuileries! Dans dix minutes je serai auprès de cette dame qui se croira ma mère… Que lui dire?
– Exactement ce que vous voudrez, répondit Saladin.
– Mais encore…
– Racontez-lui votre propre histoire si votre histoire peut être racontée, ou l’histoire d’une autre, c’est bien égal! dites que je vous ai mise en pension, puis en apprentissage; faites, comme vous l’entendrez, le roman de notre mutuel amour… ou bien encore taisez-vous, soyez timide jusqu’au mutisme… enfin, comprenez bien que tout cela sera bon. Le mauvais, ce serait un rôle appris à l’avance et récité avec trop d’aplomb.
Ils traversaient la rue Royale, et Guite frémit en voyant la façade de la Madeleine.
– Je n’ai plus que trois minutes! murmura-t-elle.
– Votre effroi m’enchante, répondit Saladin, vous êtes juste comme il faut que vous soyez… À propos! trouvez moyen de glisser que nous avons fait ensemble le voyage d’Amérique. C’est nécessaire.
– Mais, dit Guite qui, en vérité, rougit pour tout de bon, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien des années: la cerise…
– C’est une bague que vous avez au doigt, répliqua Saladin, et qui vaut tous les parchemins du monde; mais vous n’avez pas à vous en servir. La chose viendra d’elle-même en temps et lieu. La vérité, la vérité avant tout! Si vous aviez une marque semblable, naturellement et depuis le jour de votre naissance, que feriez-vous?
– Rien, répondit Guite, c’est pourtant vrai.
– Vous voyez bien. Votre rôle est simple comme bonjour. Le tout est de ne pas chercher la petite bête: c’est votre mère qui fera tout.
La voiture s’arrêtait devant la porte cochère de l’hôtel.
– Résumé, dit rapidement Saladin: trouvée sur la grande route à sept ans, souvenirs très vagues d’une vie de saltimbanque, et peut-être, dans les brouillards, l’image d’une femme penchée au-dessus de votre berceau… Élevée chez moi, dans du coton, adorée par moi et me le rendant avec usure; éducation ébauchée, métier appris, voyage au Brésil, coup de foudre quand on est venu vous dire: vous allez voir votre mère.
Il sauta sur le trottoir et tendit la main à Guite, qui dit, en descendant à son tour lestement:
– Après ça, au petit bonheur! on fera de son mieux pour être idolâtrée par la dame, et, si on ne parvient pas à lui plaire, on s’en frotte l’œil!
– Admirable! fit Saladin, qui mit en branle la sonnette de l’hôtel.
«Ah! diable! reprit-il au moment où la porte roulait sur ses gonds, un détail, mais très important. Vous aimez les arbres, la verdure, vous demanderez un petit réduit donnant sur les jardins. N’oubliez pas cela! c’est tout à fait indispensable.
La duchesse, qui attendait depuis le matin en proie à une impatience fiévreuse, vit enfin le ciel s’ouvrir, quand sa femme de chambre, qui était prévenue, annonça sans en avoir demandé la permission:
– Monsieur le marquis de Rosenthal et mademoiselle Justine.
– Mademoiselle Justine! répéta la duchesse qui se leva chancelante; il m’avait dit…
Elle fut interrompue par l’entrée de monsieur le marquis, dont la première parole répondit à sa pensée.
– Madame la duchesse, murmura-t-il en s’inclinant respectueusement, il n’y a ici que votre fille. Je n’abdique pas des droits qui me sont plus chers que la vie, mais je m’efface complètement, entendez-moi bien, complètement devant votre grande joie de mère, et je sens que je serais de trop ici aujourd’hui. Je reviendrai, madame, seulement quand vous me rappellerez.
La duchesse, pendant qu’il parlait, avait traversé toute la chambre en s’appuyant aux meubles. Elle était, violemment émue et ressentait dans son cœur une reconnaissance immense.
Ne trouvant point de paroles pour répondre, elle jeta ses deux bras autour du cou de Saladin et l’attira vers elle pour déposer un baiser sur son front.
Saladin balbutia, les larmes aux yeux, ou du moins en essuyant ostensiblement ses paupières:
– Merci, madame, du fond de mon cœur, merci!
Puis il s’effaça, et, prenant mademoiselle Guite par la main, il la présenta à la duchesse en ajoutant:
– Vous ne serez jamais si heureuse que je le souhaite!
Mme de Chaves s’empara de la jeune fille et la pressa contre sa poitrine en sanglotant. Saladin avait disparu. Elles étaient seules.
XIII Mademoiselle Guite ronfle
Le système de Saladin pouvait passer pour adroit, non pas peut-être d’une manière absolue, mais, à tout le moins, dans une mesure assez considérable.
Il est certain que l’ignorance vaut toutes les préparations du monde, dans certains cas et vis-à-vis de certaines personnes.
On peut dire que la préparation la plus parfaite possible ne sait jamais tout prévoir et fait un danger de tout ce qui n’est pas prévu. Elle n’est bonne d’ailleurs, qu’en face des gens de sang-froid.
Saladin n’avait dans l’esprit ni largeur ni hauteur, mais il possédait le don des cerveaux étroits: la subtilité.
Le premier venu ne serait pas arrivé à ce résultat de supprimer tout calcul par calcul; le premier venu n’aurait pas non plus deviné que la suprême habileté, dans la circonstance présente, était de se tenir à l’écart.
Saladin s’était retiré de parti pris, par réflexion, après avoir agité le pour et le contre et s’être dit: «Il n’y a pas là matière à l’avalage du moindre sabre.»
Or, dans son opinion, quand nul sabre ne pouvait être avalé utilement, c’était le signal du départ.
Chose singulière et prouvant assurément combien Saladin avait deviné juste: ce fut mademoiselle Guite qui rompit la première le silence par un mot qui exprimait son inquiétude involontaire et qui, dans la situation, était d’une profonde vérité.
– Est-ce bien vrai, murmura-t-elle pendant que la duchesse l’étouffait de baisers, est-ce bien vrai que j’ai une mère!
Elle ne pleurait pas, mais il y a des natures ainsi faites, et sur son visage bouleversé la pâleur remplaçait les larmes.
Elle souffrait. Ce n’était pas une méchante fille et, dans son étourderie, elle n’avait pas deviné l’angoisse de ce moment.
La vue de cette pauvre femme trompée qui se mourait lui serrait un peu le cœur.
Elle souffrait moralement; elle souffrait aussi physiquement d’un mal que nous ne tarderons pas à dire.
– C’est bien vrai, oui, oui, c’est bien vrai! répondit madame de Chaves sans savoir qu’elle parlait. Tu as une mère! oh! et comme elle t’aime, ta mère, si tu savais, si tu savais!
Les pleurs l’aveuglaient, elle essuya ses yeux d’un grand geste, pour regarder sa fille qu’elle n’avait pas encore vue.
Mais les larmes revenaient à flots. Elle était là, tout échevelée, et semblable à une folle, disant:
– Tu es là, et je ne peux pas te regarder. Je ne te vois pas. Est-ce qu’on peut devenir aveugle comme cela tout d’un coup?
Guite cette fois ne répondit pas. Instinctivement et par pitié, elle appuya son mouchoir sur les yeux de la duchesse et en même temps elle la baisa au front.
Madame de Chaves l’enleva dans ses bras, ivre qu’elle était.
– J’ai senti tes lèvres, dit-elle, les lèvres de ma fille! Tu es là, toi, que j’ai tant pleurée! Dieu n’est pas assez cruel pour me défendre de te voir! Viens au jour, viens, mène-moi! que je te voie! Je veux te voir!