Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Guite, obéissante, mais presque aussi pâle qu’elle, la guida en chancelant vers la croisée.
Madame de Chaves aperçut enfin son visage comme au travers d’une brume. Elle eut un éclat de rire spasmodique.
– Ah! ah! fit-elle, tu es belle! mais tu es autrement belle que je le croyais… plus belle! Certes, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que toi! Tiens, voilà que mes yeux s’éclairent. Oh! le bon Dieu! le bon Dieu! Tu avais les yeux plus noirs, autrefois… mais tes cheveux, comme ce sont bien tes cheveux! si doux, si doux! ont-ils assez souvent caressé mon front quand je dormais!
«Et figure-toi, Justine, ma Justine, je les revoyais toujours avec une petite couronne que nous avions été chercher ensemble dans les blés, une couronne de bluets qui te faisait si jolie! Mais tu ne te souviens pas de tout cela, toi, n’est-ce pas ma Petite-Reine.
– Non, répondit Guite en baissant les yeux sous l’ardent regard de la pauvre femme, je ne me souviens pas.
– Tu as tout oublié, même ce nom de Petite-Reine?
– Même ce nom, répéta Guite avec une sorte de fatigue qui semblait n’avoir plus, pour cause unique, l’émotion du moment.
– C’est singulier, murmura la duchesse, tu étais bien petite, mais on a dû te dire… cet homme… Monsieur le marquis de Rosenthal…
– Mon mari, crut devoir interrompre la modiste.
– Ton mari, prononça madame de Chaves, comme si ce mot eût blessé ses lèvres, tu es mariée! je ne peux pas m’habituer à cela, chérie!
– Et moi, s’écria mademoiselle Guite, heureuse de trouver quelque chose à dire, je ne peux pas m’habituer à vous appeler ma mère. Vous êtes si jeune et si belle, madame!
La duchesse sourit: elle ne pleurait plus. Son grand trouble semblait se calmer.
– Embrasse-moi, dit-elle, bien comme il faut, et apprends vite à m’aimer!
– Je vous aime déjà, madame, prononça Guite avec effort.
– Tu ne dis pas bien cela… je ne sais… tu es sans doute trop étonnée; tu ne sais pas encore ni ce que tu sens ni ce que tu penses. Oh! chère enfant! chère enfant! allons-nous être heureuses!
Elle s’assit sur le divan et attira sa fille auprès d’elle.
– J’étais plus vieille que tu n’es maintenant quand je t’ai eue, reprit-elle; tiens! voilà un petit bracelet que tu portais, la veille du jour où tu me fus volée.
Elle lui montrait le bracelet rapporté par Saladin.
– Tu vois, continua-t-elle, car il n’y avait qu’elle à parler, et mademoiselle Guite restait là, de plus en plus embarrassée; tu vois, nous étions bien pauvres: il n’y a que les enfants des pauvres à porter des objets comme ceux-là. Mais maintenant, je suis riche! et si heureuse d’être riche à cause de toi! Hier soir, il faut que je te dise cela, je t’ai peut-être gagné une grande fortune… M’écoutes-tu?
– Oh! oui, madame, dit Guite, je vous écoute.
Les sourcils de la duchesse se froncèrent, exprimant une véritable colère.
– Tu mets bien du temps à m’appeler ta mère! prononça-t-elle presque durement.
Elle n’aurait point su expliquer d’où lui venait cette impatience qui agitait ses nerfs et qui ressemblait à du courroux.
– Je vous appellerai ma mère, murmura Guite machinalement.
– Bon! s’écria la pauvre femme, remarquant pour la première fois la pâleur qui couvrait le visage de sa fille, voilà que je t’ai fait peur! On dirait que tu souffres?
– C’est la joie…, commença Guite.
– Oui, oui! s’écria madame de Chaves, c’est la joie! ce doit être la joie! et comment ne m’aimerais-tu pas! est-ce que ce sont là des choses possibles! Mais où en étais-je! ma pauvre tête est si faible! ah! j’en étais à te dire que je t’avais gagné une fortune. Figure-toi que c’était une maison triste, ici, avant ta venue; le malheur m’avait rendue méchante, et l’homme à qui je dois pourtant beaucoup de reconnaissance, mon mari, souffrait de ma dureté, de ma froideur.
– Mon père…, dit mademoiselle Guite.
– Non! s’écria vivement madame de Chaves, pas ton père. Comment ignores-tu cela! monsieur de Rosenthal ne t’a donc pas appris!…
– Il ne m’a rien appris, madame, c’est-à-dire ma mère, interrompit la modiste. Il m’a dit: tu sauras tout par ta mère.
– Cette nuit, dit la duchesse tout bas et comme en se parlant à elle-même, j’ai pensé à lui longtemps. Je crois que je pourrai l’aimer, puisque tu l’aimes. Il y a en lui bien des choses que je ne comprends pas, mais les gens de sa nation ont parfois le caractère étrange. Laisse-moi poursuivre.
Certes, Guite ne faisait rien pour s’y opposer. Elle se tenait languissante sur les coussins et avait l’air d’une jolie statue.
Parfois la duchesse la regardait à la dérobée, et un nuage soucieux se répandait sur son beau front.
– Je te disais que nous étions malheureux ici, reprit-elle, cela venait de moi et j’ai peut-être fait beaucoup de mal à mon mari. Hier, songeant que tu allais venir et qu’il te fallait tout, chez nous, son affection comme ma tendresse, la fortune, la noblesse, le bonheur, tout enfin, je l’ai dit, j’ai fait prier monsieur de Chaves de venir dans mon appartement. Il y avait bien longtemps qu’il n’y était entré. Il est venu pourtant, surpris, mais moins joyeux que je ne l’espérais. Je l’ai trouvé bien sombre et bien changé. Mais il m’aime, vois-tu, malgré lui, et comme je t’adore; il n’a pas su me résister; j’ai vu renaître sa passion qui m’épouvantait naguère… et c’est à genoux qu’il m’a promis que tu serais sa fille, me jurant qu’il n’y aurait désormais pour lui aucune joie en dehors de notre maison…
– Il vous trompait donc avant cela, ma mère! demanda mademoiselle Guite avec une petite pointe de curiosité.
Il y eut de l’étonnement dans le regard de la duchesse.
– Tu es mariée, c’est vrai, murmura-t-elle, mais tu es bien jeune pour parler ainsi. Qu’il te suffise de savoir que j’ai fait pour toi un sacrifice auquel je me serais refusée, quand il se fût agi de mon existence même! Et remercie-moi par un bon baiser, ma fille, va, je l’ai bien mérité!
Mademoiselle Guite lui tendit son front que la duchesse attira jusqu’à ses lèvres.
– Et toi, dit-elle, tu ne m’embrasses pas! Mademoiselle Guite, obéissante, l’embrassa.
– Petite-Reine était comme cela, pensa tout haut madame de Chaves, on les rend cruelles à force de les adorer.
Et elle reposa les yeux sur son cher trésor, pour se bien repaître de sa vue.
Mais l’émotion avait été en diminuant, de telle sorte que la pauvre mère resta comme effrayée en ne trouvant dans son cœur aucun reste de la béatitude qui en débordait naguère.
Elle se sentait froide, à ce point que sa colère se tourna contre elle-même.
– Je t’aime! je t’aime! je t’aime! dit-elle par trois fois, je veux t’aimer pour toutes les larmes que tu m’as coûtées, pour toutes les caresses que je n’ai pu te prodiguer. Mais aide-moi un peu, je t’en prie; je n’ai pas encore vu tes yeux se mouiller; ta bouche ne s’est pas même entrouverte dans un sourire!