Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Le bon Jaffret caressait Saladin du regard.
– Il monte ses petits coups en perfection! soupira-t-il. Quel joli jeune homme!
Gioja avait tressailli vivement.
– J’ignore qui a pu vous apprendre… commença-t-il.
– C’est peut-être le roi Louis XIX, répondit Saladin qui tendit la main en riant au Prince, enchanté de cet honneur. En tout cas, au nom du conseil qui m’écoute et qui m’approuve, je vous ordonne d’enrayer.
– Chacun de nous, objecta l’Italien, garde sa liberté d’action pour ses affaires particulières.
– Non pas! dit Comayrol.
– Cette doctrine, ajouta Jaffret, est complètement subversive du grand principe d’association!
– C’est mon avis, appuya le Dr Samuel.
– Et le Gioja, ajouta le Prince avec zèle, est expressément chargé de faire le mort!
– Il ferait le mort au naturel, reprit Saladin dont la voix baissa, si, par hasard, fantaisie lui venait de désobéir à son chef… Veuillez me regarder, Annibal Gioja, s’interrompit-il. De ce qui s’est dit ici, ce soir, un mot répété par vous aux oreilles de M. de Chaves pourrait non seulement faire manquer l’affaire, mais encore mettre en péril toute la confrérie. En conséquence, on pourrait présentement vous ficeler comme un paquet et vous placer par précaution en lieu sûr. Ce serait peut-être de la prudence.
– Je jure…, voulut interrompre Gioja.
– Taisez-vous! Je n’attache pas plus de prix que vous à vos serments. Ce qui m’arrête, c’est que, d’un autre côté, le duc, habitué à vous voir tous les jours, pourrait concevoir des soupçons ou des craintes, si vous disparaissiez ainsi subitement. Il y a une chose en laquelle je crois, c’est l’amour déréglé que vous avez pour votre peau. Cela vous sauve.
Il y eut un sourire sur toutes les lèvres. Gioja était livide.
– Vous êtes poltron, continua froidement Saladin, c’est là une garantie certaine et dont je me contente, en prenant soin de vous dire: il vous est enjoint par le conseil de laisser mademoiselle Saphir en repos, et je vous tuerai comme un chien si votre commerce nous barre la route!
Il y eut un silence. Le conseil approuvait évidemment, et le bon Jaffret exprima l’opinion générale en disant à ses deux voisins:
– Il a la sagesse précoce de Salomon, ce cher enfant. Comayrol hocha la tête et murmura:
– Vayadioux! il met de l’animation dans nos séances.
– C’est Dieu qui l’a envoyé, s’écria le Prince, pour régénérer une grande institution!
– Un point final! dit Saladin. Gioja est réglé, n’en parlons plus. Docteur Samuel, je vais vous adresser une question scientifique: connaissez-vous les envies?
– Il y en a de différentes sortes, en médecine, commença le praticien.
– Fort bien, interrompit Saladin, vous connaissez les envies. Je suppose, en effet, qu’il y en a de plus d’une sorte, car j’en ai vu, moi, de toutes les couleurs. La question scientifique est celle-ci: pensez-vous qu’il soit possible d’imiter une envie sur le corps d’une personne saine? Je m’explique: vous voudriez, par exemple, reproduire, sur le sein d’une jeune femme, un de ces signes qui sont les plus habituels, à cause de la gourmandise des filles d’Eve, une moitié de pêche, une prune de reine-claude, une grappe de groseilles, le pourriez-vous?
– Très certainement, répondit Samuel, nous avons des caustiques et des réactifs.
– Parfait! et la légère différence de plan qui existe à la surface de ces envies?
– Eh! eh! dit le docteur en souriant, vous êtes décidément un observateur. Ceci est peut-être plus difficile, mais néanmoins je puis affirmer que le moyen de produire cette légère extumescence, sans nuire à la santé, n’est pas introuvable.
– Et savez-vous un peu dessiner, docteur? demanda encore Saladin.
– Je crois deviner…, voulut dire le docteur.
– Devinez tant que vous voudrez, interrompit Saladin, je n’ai pas l’intention de vous parler en paraboles, mais répondez.
– Eh bien! oui, fit le docteur, s’il s’agit d’un fruit je le dessinerais, je le peindrais même, ayant cherché autrefois dans les arts une distraction et un délassement.
Saladin se leva.
– Messieurs, dit-il, je suis tout particulièrement satisfait d’avoir noué avec vous des relations qui ne peuvent manquer d’être fructueuses pour vous et pour moi. La séance est levée, à moins que vous n’ayez quelques communications à me faire.
– Mais, dit Comayrol, nous n’avons arrêté aucune mesure.
– En effet, soupira Jaffret, notre jeune Maître nous laisse dans un crépuscule un peu inquiétant.
Saladin leur tendit la main à tous les deux.
– Nous ne nous séparons pas pour longtemps, mes très chers, répondit-il; dormez bien seulement cette nuit, car je ne répondrais pas de votre sommeil pour la nuit qui viendra.
– Il fera jour? demanda le Prince.
– Vous ne sauriez croire, répondit Saladin, comme ces vieilles formules, reste d’un temps qui était l’enfance de l’art, me semblent puériles… mais enfin ne changeons rien: il est des traditions qui sont respectables. Je vous laisse. Chacun de vous entendra parler de moi demain avant midi. Si dans vos sagesses vous trouviez qu’il est bon d’attacher le Gioja ici présent par la patte, je vous laisse carte blanche. Docteur, préparez vos caustiques, vos réactifs et toute votre boîte à couleurs; demain, à la première heure, je serai chez vous. Et à propos de cela, s’interrompit-il, voulez-vous bien me donner votre adresse?
Le Dr Samuel lui tendit sa carte.
– Je me rendrai chez vous, poursuivit Saladin, avec une charmante jeune personne très douillette, je vous en préviens, et qu’il ne faudra pas faire crier, à laquelle vous aurez la bonté, remplaçant en ceci la Providence, d’appliquer sur le sein droit une cerise de l’espèce dite bigarreau, qui lui vient d’une envie de sa mère.
Il salua à la ronde et prit la porte.
Un grand silence régna, après sa sortie, dans le petit salon qui servait de sanctuaire aux membres du Club des Bonnets de soie noire. Le docteur tournait ses pouces, Jaffret buvait son punch à petites gorgées, et Comayrol allumait une forte pipe qu’il avait gardée jusqu’alors dans sa poche, peut-être par respect. Ce fut le fils de Louis XVII qui rompit le silence.
– Il paraît, dit-il, que nous allons être menés grand train!
– Peuh! fit Comayrol.
– Il a de l’acquit pour son âge, dit le bon Jaffret, mais si l’ami Gioja n’était pas une poule mouillée de qualité supérieure, l’affaire du flambeau n’était pas forte.
– J’attendais un regard pour frapper, dit l’Italien d’un air sombre.
– La force du petit, fit observer Samuel, est évidemment dans le mépris qu’il a pour nous. Je ne déteste pas cette façon de raisonner et, en définitive, nous avions besoin d’un homme.
– Est-ce un homme? demanda Gioja.
– Ma foi, répondit le docteur, je n’en sais rien, mais je sais que ce n’est pas tout à fait un ignoble poltron comme toi, ami Gioja.
– Qui vivra verra, gronda celui-ci.
Comayrol et Jaffret le regardèrent en même temps.