Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Elle avait vendu des balais dans les rues, chanté aux carrefours, figuré dans les petits théâtres, cousu des chemises, piqué des bretelles et des bottines; elle avait en outre trouvé moyen, au dire de ses ennemis, de passer quelques mois à Saint-Lazare.
Néanmoins, elle trouvait toujours à se placer, même dans les maisons honorables, parce que personne à Paris ne savait chiffonner comme elle, en deux tours de pouce, un chapeau à la chien.
Depuis quelque temps, monsieur le marquis de Rosenthal passait, à l’atelier, pour être l’amant de Guite-à-tout-faire.
Ces demoiselles ne trouvaient pas qu’il eût la touche exacte des jeunes héritiers du faubourg Saint-Germain mais elles lui accordaient de beaux cheveux bien peignés, et, quand son état de coulissier amateur fut connu, Guite reçut les félicitations de ses compagnes.
La coulisse a des charmes étranges pour ces demoiselles.
Quand on félicitait Guite, elle souriait ou elle rougissait, suivant son humeur du moment, mais il semblait toujours qu’elle eût un secret suspendu aux lèvres.
Et ce secret, eu égard à l’expression du sourire, ne devait pas être à l’avantage de monsieur le marquis de Rosenthal.
Ces demoiselles en étaient venues à traduire ce sourire vaguement, mais tristement, et quand monsieur le marquis de Rosenthal passait, elles disaient:
– C’est ce pauvre jeune homme!
Un peu comme s’il lui eût manqué un bras ou un œil.
Le lendemain de cette soirée que nous avons passée en compagnie des membres du Club des Bonnets de soie noire, entre cinq et six heures du matin, Saladin frappa à la porte d’une petite chambrette, située au plus haut étage de la plus haute maison de la rue Vivienne, et qui était la retraite de mademoiselle Marguerite Baumspiegelnergarten.
On demanda: «Qui est là?» et monsieur le marquis de Rosenthal se nomma.
Aussitôt, il se fit un bruit dans la chambre, où mademoiselle Guite n’était évidemment pas seule. Il y eut des allées, des venues, un son flasque de pantoufles, un retentissement sec de talons de bottes; en même temps on causait et l’on ne se gênait vraiment pas pour rire.
Monsieur le marquis de Rosenthal n’avait pas l’air formalisé le moins du monde, seulement, comme il était pressé, il laissait de temps en temps échapper un geste d’impatience en se promenant sur le carré.
Au bout d’un quart d’heure, la porte de mademoiselle Guite s’ouvrit. Un jeune homme sortit qui ressemblait assez à un commis de nouveautés. Il salua monsieur le marquis de Rosenthal avec un sourire moqueur qui ne manquait pas d’une certaine impertinence. Monsieur le marquis lui rendit son salut gravement et entra.
La chambrette était fort en désordre. Guite, vêtue d’un peignoir de mousseline, avait commencé à se coiffer devant sa petite toilette. Ses cheveux magnifiques étaient épars; elle avait les épaules demi-nues.
Et ses épaules, en vérité, étaient remarquablement belles.
Saladin ne les regarda pas. Il s’assit sur une chaise et dit:
– Allons, allons, mignonne, nous sommes en retard.
Guite rejeta ses cheveux prodigues en arrière et lui envoya le plus coquet de ses sourires.
– Vous êtes donc bien avare de votre temps? dit-elle.
– Je n’en ai pas à perdre, répliqua Saladin.
– Ah ça, s’écria Guite en frappant du pied et avec un dépit qui devait avoir sa source dans le lointain d’autres entrevues, est-ce que vous ne me trouvez pas jolie, dites donc, à la fin?
– Si fait, répondit Saladin, je vous ai choisie parce que vous êtes jolie.
– Et vous n’êtes pas jaloux? demanda encore la fillette effrontée d’un accent où débordait le dédain.
– Ma foi non, repartit Saladin, dépêchons-nous, s’il vous plaît.
Mademoiselle Guite rougit de colère.
– Vous êtes…, commença-t-elle.
Mais elle s’arrêta et reprit en riant:
– Après tout, qu’est-ce que cela me fait!
Saladin s’approcha d’elle et lui toucha la joue d’une main que Guite trouva froide comme la peau d’un reptile. Elle se détourna à demi, curieuse de ce qu’il allait dire. Saladin répéta seulement:
– Voyons, minette, dépêchons.
Guite acheva de se coiffer, et, en un tour de main, elle eut lacé ses bottines.
– Voulez-vous être ma femme de chambre, monsieur le marquis? demanda-t-elle, essayant une dernière fois l’artillerie charmante de son regard.
Saladin s’y prêta de bonne grâce; il prit la robe, il la passa, il l’agrafa et puis il alla se rasseoir.
– Ma parole! ma parole! fit mademoiselle Guite émerveillée, il n’y a pas beaucoup de marquis comme vous, monsieur de Rosenthal!
– Dépêchons, trésor, répondit Saladin; la voiture attend en bas.
Mademoiselle Guite jeta son petit chapeau en équilibre sur ses cheveux crêpés à la diable et tous deux descendirent.
En bas il y avait, en effet, une voiture, et dans la voiture un homme, portant un costume râpé dont la coupe était puissamment hétéroclite, attendait, assis sur la banquette de devant. Près de lui était une grande boîte plate, ressemblant assez à la boutique d’un peintre en bâtiment.
Il ôta sa casquette d’un air gauche, quand Saladin et Guite prirent place sur la banquette de derrière.
Le fiacre s’ébranla aussitôt, descendit à la Seine, traversa le Pont-Neuf, et s’arrêta devant une maison de bonne apparence, dans la rue Guénégaud, non loin des bâtiments de la Monnaie.
Il y avait eu peu de paroles échangées pendant le trajet. Mademoiselle Guite ayant demandé:
– Enfin, qu’est-ce que nous allons faire?
Monsieur le marquis avait répondu simplement:
– On va bien voir.
Nos trois personnages montèrent deux étages d’un beau vieil escalier, et Saladin sonna à une porte sur laquelle un écusson de cuivre disait: «docteur-médecin».
Une servante vint ouvrir et introduisit les nouveaux arrivants, sans leur demander ni leurs noms ni ce qu’ils voulaient, dans un salon d’aspect sévère, et sentant le renfermé, qui était encombré d’objets disparates. Cela ressemblait un peu à la boutique d’un brocanteur.
Le Dr Samuel avait la réputation méritée de se payer volontiers en nature. Quand il visitait une famille trop pauvre pour solder sa note, il ne se fâchait point et emportait tout uniment une «bagatelle» dans ses poches.
Et lorsqu’il revenait ainsi avec une paire de flambeaux sous sa redingote, ou un coussin, ou une statuette, ou même un petit balai de cheminée, il disait, à l’exemple de l’empereur Titus, surnommé «les délices du genre humain»: «Je n’ai pas perdu ma journée.»
– Vous allez nous annoncer à votre maître, dit Saladin à la servante, il nous attend et sait que nous sommes pressés.
L’homme à la boîte plate et au costume hétéroclite alla prendre place, d’un air modeste, dans le coin le plus obscur du salon. Saladin et sa compagne s’assirent sur le canapé. Au bout de trois minutes, le Dr Samuel parut, précédé par sa servante, portant sur un vaste plateau une assez grande quantité de fioles et de verres.
Il y aurait eu de quoi servir des rafraîchissements à une douzaine d’invités. Seulement, les rafraîchissements n’avaient pas bonne mine.