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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

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Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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La campagne semblait tout aussi prospère. Au milieu des champs cultivés se dressaient maisons et dépendances, de jolis bâtiments aux murs en torchis et au toit de chaume, peints au blanc de chaux et décorés de couleurs gaies. On trouvait partout des vergers en abondance : oliviers, figuiers, citronniers, noisetiers et pommiers, et même des palmiers dattiers introduits par les Sarrasins du temps où ils occupaient l’île. Il passa devant des églises et aperçut au loin ce qui devait être un monastère, voire une abbaye.

Plus il avalait les kilomètres, plus la route s’animait. La plupart des gens qu’il croisait étaient des paysans, les hommes en tunique et pantalon ajusté, les femmes en robe grossière dissimulant jusqu’à leurs chevilles, les enfants en tenues diverses, tous chargés de paquets quand ils n’avaient pas d’âne pour les porter. Dans leur immense majorité, ils étaient petits, noirauds et exubérants, les descendants des tribus originelles, des colons phéniciens et grecs, des conquérants romains et maures, ou parfois des marchands et des guerriers récemment débarqués d’Italie et de Normandie, du sud de la France et de l’est de l’Espagne. Nombre d’entre eux étaient sans nul doute des serfs, mais aucun ne semblait exploité. Ils ne cessaient de bavarder, de rire et de gesticuler, lâchant parfois des bordées de jurons furibards pour retrouver aussitôt leur jovialité. On apercevait à l’occasion des colporteurs proposant leurs articles et des ecclésiastiques égrenant leur chapelet, plus quelques individus plus malaisés à identifier.

L’annonce de la mort du roi n’avait guère assombri les esprits. Peut-être n’était-elle pas parvenue à tout le monde. De toute façon, les souverains et leurs conflits vivaient dans un autre monde aux yeux de ces petites gens qui, le plus souvent, ne s’éloignaient jamais de plus d’un jour de marche de leur lieu de naissance. L’histoire n’était pour eux qu’une source de malheurs : guerres, pirates, épidémies, impôts, tributs, travaux forcés… toutes ces vies soudain gâchées sans raison apparente.

L’homme du XXe siècle avait une vision plus complète, sinon plus profonde, de son monde ; mais avait-il pour autant son mot à dire dans la marche de celui-ci ?

Everard s’avançait au sein d’une foule où sa présence ne passait pas inaperçue. Vu sa haute taille, il apparaissait comme un géant visiblement étranger. Si la coupe et le tissu de ses vêtements ne différaient guère de ceux d’un voyageur ou d’un citadin – longue tunique et chausses, bonnet dont la longue pointe lui retombait dans le dos, bourse et couteau passés à la ceinture, robustes chaussures de marche, le tout de couleur passe-partout –, ils ne correspondaient en rien au style régional. Il tenait dans sa main droite son bâton de pèlerin ; sur son épaule gauche reposait un baluchon contenant ses objets personnels. Comme on ne se rasait guère dans ce milieu, ses joues étaient raisonnablement hirsutes, mais ses cheveux marron étaient coupés fort court.

Tous autour de lui commentaient son apparence. Certains le saluaient. Il leur répondait d’une voix affable, avec un accent à couper au couteau, sans même ralentir le pas. Personne ne tenta de l’arrêter. Cela aurait pu être risqué. En outre, il ne semblait nullement suspect : un étranger débarqué à Marsala ou à Trapani et en route vers l’Orient, très probablement un pèlerin. On en voyait souvent par ici.

Le soleil monta dans le ciel. Les fermettes laissaient peu à peu la place aux grandes propriétés foncières. Il aperçut à l’intérieur de leurs enceintes des terrasses, des jardins, des fontaines, de vastes demeures semblables à celles que leurs concepteurs avaient érigées en Afrique du Nord. Les domestiques étaient nombreux, avec parmi eux quantité de Noirs et même d’eunuques, vêtus de robes colorées et coiffés de turbans. Si la terre avait changé de mains, les nouveaux propriétaires avaient eu vite fait d’adopter les façons des anciens, à l’instar des croisés en Palestine.

Everard mit chapeau bas et s’écarta au passage d’un seigneur normand sur son cheval d’apparat. Sa tenue à la mode européenne était rehaussée de broderies chamarrées, une chaîne en or pendait à son cou et ses doigts étaient couverts de bagues. Sa dame – chevauchant un palefroi, les jupes relevées mais les jambes protégées par des pantalons – était aussi altière, aussi hautaine que lui. Ils étaient suivis de deux domestiques et de quatre gardes à cheval. Ces derniers étaient des soldats normands typiques, larges d’épaules et durs de visage, coiffés d’un casque conique avec protège-nez, portant un haubert impeccablement briqué, une épée droite à la hanche, un écu contre le flanc de leur monture.

Un peu plus tard passèrent un gentilhomme sarrasin et ses serviteurs. Ceux-ci n’étaient pas armés, mais le groupe qu’ils formaient n’en était pas moins impressionnant. Contrairement à Guillaume le Conquérant, les Normands ici s’étaient montrés généreux avec leurs ennemis défaits. Bien que les musulmans des campagnes aient été condamnés au servage, ceux des cités avaient conservé leurs biens et n’étaient soumis qu’à des taxes raisonnables. Ils continuaient à vivre selon leurs propres lois, sous l’administration de leurs propres juges. Leurs muezzins n’étaient autorisés à lancer l’appel à la prière qu’une fois par an, mais ils avaient toute liberté de pratique religieuse et commerciale. Les lettrés sarrasins étaient très demandés et certains occupaient des positions enviées à la cour. On trouvait également quantité de fantassins sarrasins dans l’armée. Certains vocables arabes entraient dans le langage courant – le mot « amiral », par exemple, dérivait de « émir ».

Les Grecs et les chrétiens orthodoxes bénéficiaient du même principe de tolérance. Et les juifs également. Les citadins vivaient côte à côte, échangeaient des biens et des idées, formaient des alliances, s’embarquaient dans des entreprises sans craindre de se voir spoliés de leurs profits. En conséquence, le royaume traversait une période de richesse matérielle et de rayonnement culturel, une Renaissance en miniature qui portait en germe l’avènement d’une nouvelle civilisation.

Celle-ci ne durerait pas plus d’une demi-douzaine de générations, mais son héritage infuserait l’avenir tout entier. Du moins selon les banques de données de la Patrouille. Mais celles-ci affirmaient également que le roi Roger II vivrait encore vingt ans, durant lesquels la Sicile atteindrait son apogée. Et voilà que Roger gisait sans doute dans une fosse commune, quelque part sur un champ de bataille.

Palerme lui apparut enfin. Les plus splendides de ses édifices appartenaient encore à l’avenir, mais elle resplendissait déjà derrière ses murailles. Si quelques flèches d’églises se dressaient vers le ciel, elles étaient moins nombreuses que les dômes ornés de dorures ou de mosaïques. Après avoir franchi sans problème une porte gardée mais ouverte, Everard découvrit des rues bondées, bruyantes, pleines d’une vie kaléidoscopique… et plus propres et moins puantes que celles qu’il avait déjà visitées dans l’Europe médiévale. Bien que la saison de la navigation fût passée, nombre de navires mouillaient dans l’anse qui servait de port en cette époque : grands cargos, petits bateaux à voile latine, galères, toutes sortes de navires de type méditerranéen, mais aussi du nord de l’Europe. Tous n’étaient pas démâtés pour l’hiver. On s’activait autour des entrepôts, dans les magasins d’accastillage, mais aussi dans les boutiques et les échoppes de la cité.

Grâce à la carte dont il s’était imprégné mentalement, le Patrouilleur se fraya un chemin parmi la foule. Ce n’était pas chose facile. Sa taille et sa carrure lui permettaient de forcer le passage, mais il n’avait pas le tempérament à cela, contrairement au commun des indigènes. En outre, il ne voulait pas d’ennuis. Mais, bon sang ! il mourait de faim et de soif. Le soleil commençait à descendre vers les montagnes à l’ouest, les ombres s’allongeaient dans les ruelles et il avait beaucoup marché.

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