Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« N’ayez pas peur, Benedetta, dit-elle aussitôt. C’était quelque chose qui ne vous appartenait pas. Fermez les yeux et écoutez mieux. Que voulez-vous de moi ? Ou plutôt, que voulez-vous pour vous ? »
Benedetta ferma les yeux. Elle entendit un grand bourdonnement, semblable au son du noir dans lequel elle venait de plonger. Puis arriva une tache de couleur. Rouge, palpitante. “Cœur”, pensa-t-elle. Elle sentit battre son propre cœur. Calme, régulier. Elle comprit que son cœur ne lui demandait rien. Le cœur en effet disparut. Elle ne savait pas si elle verserait de nouveau des larmes ou pas, mais ce n’était pas ce qui l’intéressait. La souffrance ne l’effrayait pas. “La souffrance, tu sais ce que c’est”, se dit-elle. Alors elle replongea dans l’obscurité et dans la musique bourdonnante qui résonnait en elle. Dans cette obscurité commença à s’agiter, ondoyant telle une colonne de fumée dense et lourde, un serpent jaune informe, sinueux, qui se divisa en autant de bras de fumée colorant la totalité du noir. “Jaune”, pensa-t-elle. Elle eut la sensation d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.
Elle ouvrit les yeux et regarda la magicienne. Sa vue s’était éclaircie. Son esprit était léger. « Jaune, lui dit-elle.
— Bile, fit la magicienne, en acquiesçant.
— Juive, dit Benedetta.
— À présent, vous savez ce que vous voulez pour vous ?
— Oui, dit Benedetta.
— Quoi ?
— Malheur. Solitude. Désespoir. Faillite. Séparation. »
La magicienne eut un sourire mélancolique. « Beaucoup viennent ici en croyant qu’ils cherchent l’amour, dit-elle doucement. Et découvrent que c’est la haine qui les nourrit.
— Malheur, solitude, désespoir, faillite, séparation… », répéta Benedetta, scandant ses malédictions.
Reina acquiesça. « Construction et destruction. Amour et haine. Notre nature tout entière est là, dans cette croisée des chemins : de ce côté, ou de l’autre. Il n’y a pas de troisième voie.
— Destruction », dit Benedetta.
La magicienne la regarda. « Écoutez-moi bien. Vous devez savoir ce que vous êtes en train de choisir…
— Destruction », dit Benedetta encore plus fort.
Reina la magicienne acquiesça. Elle avait une lueur de chagrin dans le regard. Elle prit une inspiration et recommença à parler. « L’amour nourrit et engraisse. La haine consume et creuse. L’amour enrichit, la haine soustrait. Vous comprenez, Benedetta ?
— Destruction, répéta Benedetta pour la troisième fois, d’une voix décidée, basse et rauque.
— L’amour réchauffe, continua la magicienne. La haine glace. »
Benedetta la fixa sans hésitation ni faiblesse.
« Vous avez choisi, dit alors Reina. Je suis à votre service, mais je ne suis ni votre mal ni votre bien. Ce que je fais, je le fais par votre volonté, et les conséquences ne retomberont pas sur moi. Amen. Dites amen, Benedetta.
— Amen.
— Tout le mal qui est souhaité, un jour ou l’autre, nous revient. Qu’il ne revienne pas sur moi mais sur la personne qui l’a souhaité. C’est clair, Benedetta ?
— Ça ne m’intéresse pas.
— Dites amen.
— Amen.
— J’aurais besoin que vous m’apportiez quelque chose de cette personne. Les cheveux sont l’instrument le plus efficace. Mais un vêtement pourra suffire.
— Vous aurez des cheveux.
— Maintenant, vous êtes prête. Si vous voulez poursuivre, levez-vous et fermez les yeux », dit Reina la magicienne, qui se mit elle-même debout.
Benedetta se leva et ferma les yeux.
La magicienne lui posa une main sur le front et l’autre sur la poitrine, sous le sternum. « De qui voulez-vous la destruction, Benedetta ? Dites son nom, en présence des esprits qui seront vos alliés et que j’invoque. Dites-le !
— Giuditta da Negroponte.
— Qu’il en soit ainsi. »
47
L’aube était encore loin quand Mercurio se leva. Il n’avait pas beaucoup dormi et n’avait cessé de penser à Giuditta. Il était fatigué, excité et effrayé. Mais il était sûr que tout se passerait bien à l’Arsenal. Rien ne pouvait lui arriver. La vie lui souriait.
Giuditta et lui s’étaient parlé, la veille au soir, se répétait-il à l’infini. Ils s’en étaient dit bien plus que Mercurio n’aurait jamais espéré. Peu de mots, mais si importants et si intenses qu’ils contenaient tous leurs sentiments. S’il avait raconté qu’ils s’étaient touchés à travers une porte, on l’aurait pris pour un fou. Pourtant, pour Mercurio — et il savait que pour elle c’était pareil — ils s’étaient vraiment touchés. Main contre main.
Il était sûr — il hésita à formuler cette pensée, tant elle était énorme, exaltante — que Giuditta éprouvait exactement pour lui ce qu’il éprouvait pour elle. Ils étaient liés. Ils étaient devenus une seule et même chose.
Pour cette raison, il savait que rien ne pourrait lui arriver ce jour-là à l’Arsenal. Il n’allait pas mourir.
Parce que ce n’était pas son destin, tout simplement.
Son destin était de couronner son amour avec Giuditta.
Il se rinça le visage dans la cuvette d’eau, prit les vêtements de l’arsenalier et commença à les enfiler avec une lenteur rituelle, comme si ces mouvements étudiés l’aidaient à entrer dans le rôle. Quand il eut enfilé la tunique, il serra instinctivement le bras gauche contre sa poitrine pour cacher la déchirure du tissu, et baissa les yeux pour vérifier l’effet produit. On ne voyait rien. Il fit deux ou trois pas, pour essayer de marcher le bras contre le torse. Cela ne faisait pas naturel. Alors il en fit deux autres, en le bougeant juste un peu, et s’assura que la déchirure ne devenait pas trop évidente. Or elle ne se voyait même pas. C’était bizarre. Il leva le bras.
La déchirure avait disparu.
Anna l’avait recousue.
Mercurio rit.
Il commença à se maquiller. Il prit une touffe épaisse de crins coupée la veille à la queue d’un cheval. Il en prit quelques-uns et posa les autres sur le lit. Puis il plongea le bout de ses doigts dans une écuelle remplie de résine, recueillie en incisant profondément le tronc d’un sapin. Il en tartina ses cheveux du bout des doigts à la hauteur des oreilles et à l’arrière de sa tête, juste sous la ligne du bonnet de l’arsenalier. Alors, par petites mèches, il colla les poils de la queue de cheval à ses propres cheveux. Rapidement, sa chevelure devint longue et fournie. Il se la noua d’un ruban rouge, très voyant. Quiconque le regarderait serait d’abord distrait par ce détail, et ne prêterait pas attention à sa physionomie. Puis il se passa de la résine sous le nez et y colla d’autres crins, qu’il coupa à la bonne mesure. Il avait une moustache, à présent. Et comme touche finale, il se colla d’autres poils sur les sourcils, les faisant devenir épais et presque réunis au centre. Ces quelques éléments, il le savait, suffisaient à le transformer en une autre personne, et l’arsenalier à qui il avait dérobé ses vêtements aurait bien du mal à le reconnaître, d’autant qu’il n’avait sûrement pas l’intention de se signaler.
Satisfait, il descendit l’escalier sans bruit pour ne pas réveiller Anna et se dirigea vers la porte sur la pointe des pieds.
« Viens manger », dit la voix d’Anna dans la cuisine.
Mercurio s’arrêta, la main sur la clenche.
« Il fait froid et la journée va être longue », ajouta Anna.
Mercurio retira sa main et vint dans la cuisine. Il avait honte de se montrer déguisé et maquillé en arsenalier.