Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
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Pape François
De son côté, le souverain pontife va nommer en Amérique latine un nombre impressionnant d’évêques de droite et d’extrême droite durant les années 1980 et 1990.
— La majorité des évêques nommés en Amérique latine durant le pontificat de Jean-Paul II étaient proches de l’Opus dei, confirme l’universitaire Rafael Luciani, membre du CELAM.
Parallèlement, le cardinal Joseph Ratzinger, qui a pris la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi, mène le combat théorique contre les penseurs de la théologie de la libération, qu’il accuse d’utiliser des « concepts marxistes » et sanctionne durement plusieurs d’entre eux (López Trujillo a fait partie des rédacteurs des deux documents anti-théologie de la libération publiés par Ratzinger en 1984 et 1986).
En moins de dix ans, la majorité des évêques du CELAM bascule à droite. Le courant de la théologie de la libération devient minoritaire dans les années 1990 et il faudra attendre la cinquième conférence du CELAM, en 2007, qui aura lieu à Aparecida, au Brésil, pour qu’un nouveau courant modéré réapparaisse, incarné par un certain cardinal Jorge Bergoglio. Une ligne anti-López Trujillo.
UN SOIR D’OCTOBRE 2017, je suis à Bogotá avec un ancien séminariste, Morgain, qui a longtemps fréquenté et travaillé avec López Trujillo à Medellín. L’homme est fiable ; son témoignage irréfutable. Il continue à travailler pour l’épiscopat colombien, ce qui rend difficile sa parole publique (son prénom a été modifié). Mais rassuré sur le fait que je le citerai sous un nom d’emprunt, il se met à me raconter en chuchotant les rumeurs puis bientôt, à haute voix, les scandales. Lui aussi conserve depuis si longtemps ces informations secrètes qu’il vide son sac, avec d’innombrables détails, au cours d’un long dîner, auquel participe également mon researcher colombien Emmanuel Neisa.
— Je travaillais avec l’archevêque López Trujillo à Medellín à cette époque. Il vivait dans l’opulence et il se déplaçait comme un prince ou plutôt comme une vraie « señora ». Lorsqu’il arrivait dans l’une de ses voitures de luxe pour faire une visite épiscopale, il nous demandait de faire poser un tapis rouge. Il descendait ensuite de la voiture, sortait sa jambe, dont on ne voyait d’abord que la cheville, puis posait un pied sur le tapis, comme s’il était la reine d’Angleterre ! On devait tous embrasser ses bagues et il lui fallait partout, autour de lui, de l’encens. Pour nous, ce luxe, ce show, l’encens, le tapis, étaient très choquants.
Ce train de vie d’un autre temps se double d’une véritable chasse aux progressistes. Selon Morgain, dont le témoignage est confirmé par celui d’autres prêtres, Alfonso López Trujillo repérait, au cours de ses tournées de diva, les prêtres proches de la théologie de la libération. Étrangement, certains disparaissaient ou étaient parfois assassinés par les paramilitaires juste après la visite de l’archevêque.
Dans les années 1980, Medellín devient, il est vrai, la capitale mondiale du crime. Les narcotrafiquants, notamment le célèbre cartel de Medellín de Pablo Escobar – on estime qu’il gère alors 80 % du marché de la cocaïne vers les États-Unis –, font régner la terreur. Face à l’explosion de la violence – à la fois la guerre des narcos, la montée en puissance des guérillas et les affrontements entre cartels rivaux –, le gouvernement colombien déclare l’état d’urgence (estatuto de seguridad). Mais son impuissance est évidente : pour la seule année 1991, plus de six mille homicides sont dénombrés à Medellín.
Face à cette spirale infernale, des groupes paramilitaires se créent dans la ville pour organiser la défense des populations, sans qu’il soit toujours possible de savoir si ces milices, parfois publiques, souvent privées, travaillent pour le gouvernement, les cartels ou leur propre compte. Ces fameux « paramilitaires » vont semer, à leur tour, la terreur dans la ville, puis se lancer eux aussi, pour se financer, dans le trafic de drogue. De son côté Pablo Escobar renforce à ses côtés son Departamento de Orden Ciudadano (DOC), sa propre milice paramilitaire. En fin de compte, la frontière entre les narcotrafiquants, les guérilleros, les militaires et les paramilitaires se brouille complètement, précipitant Medellín, et la Colombie tout entière, dans une vraie guerre civile.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le parcours de López Trujillo. Selon les journalistes qui ont enquêté sur l’archevêque de Medellín (en particulier Hernando Salazar Palacio dans son livre La Guerra secreta del cardenal López Trujillo, ou Gustavo Salazar Pineda dans l’ouvrage El Confidente de la Mafia se Confiesa), et les recherches qu’a effectuées pour moi Emmanuel Neisa dans le pays, le prélat a été lié à certains groupes paramilitaires proches des narcotrafiquants. Il aurait été largement financé par ces groupes – peut-être directement par Pablo Escobar qui s’affichait comme catholique pratiquant – et les aurait régulièrement informés des activités gauchistes au sein des églises de Medellín. L’avocat Gustavo Salazar Pineda, en particulier, affirme que López Trujillo recevait des valises de billets de la part de Pablo Escobar, mais l’intéressé a nié avoir rencontré Escobar. (On sait, par une enquête détaillée de Jon Lee Anderson pour le New Yorker, que Pablo Escobar avait l’habitude de récompenser les prêtres qui le soutenaient, lesquels repartaient avec des valises pleines d’argent.)
Les paramilitaires, à cette époque, poursuivaient les prêtres progressistes avec un acharnement d’autant plus violent qu’ils considéraient, pour une part avec raison, que ceux-ci étaient alliés aux trois principales guérillas colombiennes (les FARC, ELN et M-19).
— López Trujillo se déplaçait avec des membres des groupes paramilitaires, affirme également Alvaro Léon (qui l’accompagnait en tant que maître de cérémonie de l’archevêque). Il leur indiquait les prêtres qui menaient des actions sociales dans les barrios et les quartiers pauvres. Les paramilitaires les repéraient et revenaient parfois ensuite pour les assassiner ; souvent ils devaient quitter la région ou le pays. (Ce récit en apparence invraisemblable est pourtant corroboré par des témoignages apportés par les journalistes Hernando Salazar Palacio et Gustavo Salazar Pineda dans leurs livres respectifs.)
L’un des lieux où le prévaricateur López Trujillo aurait dénoncé plusieurs prêtres de gauche est la paroisse dite Parroquia Santo Domingo Savio, à Santo Domingo, l’un des quartiers les plus dangereux de Medellín. Lorsque je visite cette église avec Alvaro Léon et Emmanuel Neisa, nous obtenons des informations précises sur ces exactions. Des missionnaires qui travaillaient là au contact des pauvres ont bien été assassinés et un prêtre du même courant théologique, Carlos Caldéron, a lui-même été persécuté par López Trujillo puis par les paramilitaires, avant de devoir fuir le pays pour l’Afrique.
— Je me suis occupé des déplacements de López Trujillo ici à Santo Domingo. Généralement, il arrivait avec une escorte de trois ou quatre voitures, partout des gardes du corps et des paramilitaires. Son entourage était très impressionnant ! Tout le monde était très bien habillé. Les cloches de l’église devaient sonner lorsqu’il descendait de sa voiture de luxe, et bien sûr il devait y avoir un tapis rouge. Les gens devaient lui baiser la main. Il fallait aussi de la musique, une chorale, mais on avait dû couper les cheveux des enfants à l’avance, pour qu’ils soient parfaits, et on ne pouvait pas avoir de Noirs. C’est durant ces visites que les prêtres progressistes étaient repérés et dénoncés aux paramilitaires, me confirme Alvaro Léon, sur le perron de l’église de la Parroquia Santo Domingo Savio.