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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Nous déjeunons ensemble dans un restaurant proche de la cathédrale de Medellín et Alvaro Léon prend son temps pour me raconter sa vie aux côtés de l’archevêque, ménageant longtemps le suspense. Nous allons rester ensemble jusqu’au soir, sillonnant la ville et ses cafés.

— López Trujillo ne vient pas d’ici. Il a seulement fait ses études à Medellín et il a eu une vocation tardive. Au début, il faisait de la psychologie et ce n’est que plus tard qu’il est devenu séminariste dans la ville.

Aspirant au sacerdoce, le jeune López Trujillo est envoyé à Rome pour parfaire ses études de philosophie et de théologie à l’Angelicum. Grâce à un doctorat et une bonne connaissance du marxisme, il va pouvoir lutter à armes égales avec les théologiens de gauche, et les combattre sur leur droite – sinon leur extrême droite –, ce dont témoignent plusieurs de ses livres.

De retour à Bogotá, le jeune homme est ordonné prêtre en 1960. Pendant dix ans, il exerce son ministère dans l’ombre, avec déjà une grande orthodoxie et non sans quelques incidents.

— Très vite des rumeurs ont commencé à circuler sur lui. Lorsqu’il est nommé évêque auxiliaire de Bogotá, en 1971, un groupe de laïques et de prêtres publie même une pétition pour dénoncer son extrémisme et manifeste contre sa nomination devant la cathédrale de la ville ! C’est à partir de ce moment-là que López Trujillo est devenu complètement paranoïaque, me raconte Alvaro Léon.

Selon tous les témoins que j’ai interrogés en Colombie, l’accélération inattendue de la carrière de López Trujillo se fait au sein du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) qui réunit régulièrement l’ensemble des évêques hispaniques, pour définir les orientations de l’Église catholique en Amérique du Sud.

L’une des conférences fondatrices se tient justement à Medellín en 1968 (la première a eu lieu à Rio de Janeiro en 1955). Cette année-là, alors que les campus s’enflamment en Europe et aux États-Unis, l’Église catholique est en pleine effervescence dans la lignée de Vatican II. Le pape Paul VI fait une halte en Colombie, pour lancer la conférence du CELAM.

Cette grande messe se révèle décisive, on l’a vu : un courant progressiste, qui sera bientôt baptisé « théologie de la libération » par le prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez, y apparaît. C’est un tournant en Amérique latine où de larges pans de l’Église se mettent à valoriser une « option préférentielle pour les pauvres ». De nombreux évêques défendent la « libération des peuples opprimés », la décolonisation et dénoncent les dictatures militaires d’extrême droite. Bientôt, une minorité bascule dans le gauchisme, avec ses prêtres guévaristes ou castristes et ceux qui, plus rares, tels les prêtres colombien Camilo Torres Restrepo ou espagnol Manuel Pérez, joignant le geste à la parole, prennent les armes aux côtés des guérilleros.

Selon le Vénézuélien Rafael Luciani, un spécialiste de la théologie de la libération, membre lui-même du CELAM, et professeur de théologie au Boston College, « López Trujillo émerge véritablement en réaction à la Conférence épiscopale de Medellín ». Au cours de plusieurs rendez-vous et dîners, Luciani m’apporte de nombreuses informations sur le CELAM et le rôle qu’y a joué le futur cardinal.

La conférence de Medellín, dont López Trujillo a suivi de près les débats et les déclarations comme simple prêtre, a été pour lui un déclic. Il comprend que la guerre froide vient d’atteindre l’Église latino-américaine. Sa lecture est binaire et il lui suffit de suivre sa pente pour choisir son camp.

Intégré peu après dans les instances administratives du CELAM, le jeune évêque, récemment élu, commence son travail de lobbying interne en faveur d’une option politique de droite et milite, encore discrètement, contre la théologie de la libération et son option préférentielle pour les pauvres. Son projet : faire en sorte que le CELAM renoue avec un catholicisme conservateur. Il restera sept ans à ce poste.

Est-il alors connecté à Rome pour mener son travail de sape ? C’est certain, car il a été nommé au CELAM grâce à l’appui du Vatican et notamment de l’influent cardinal italien Sebastiano Baggio, ancien nonce au Brésil qui a pris la direction de la Congrégation pour les évêques. Le Colombien ne deviendra toutefois le fer de lance du dispositif anti-théologie de la libération de Jean-Paul II qu’à partir de la conférence de Puebla, au Mexique, en 1979.

— À Puebla, López Trujillo était très influent, très fort, je m’en souviens très bien. La théologie de la libération était une sorte de conséquence de Vatican II, des années 1960… et aussi de Mai 68 en France [il rit]. Elle était parfois trop politisée et avait abandonné le vrai travail de l’Église, m’explique le cardinal brésilien Odilo Scherer, lors d’un entretien à São Paulo.

Cette année-là à Puebla, López Trujillo, désormais archevêque, passe donc à l’action directe. « Préparez les bombardiers », écrit-il à un collègue avant la conférence. Il l’organise avec minutie en faisant, dit-on, trente-neuf voyages entre Bogotá et Rome pour préparer la réunion. C’est lui qui veille à ce qu’un théologien comme Gustavo Gutiérrez soit écarté de la salle de conférences au motif qu’il n’est pas évêque…

Lorsque la conférence du CELAM s’ouvre au Mexique par un discours inaugural de Jean-Paul II, lequel a fait le déplacement pour l’occasion, López Trujillo a un plan de bataille précis : il entend reprendre le pouvoir au camp progressiste et faire basculer l’organisation à droite. Toujours entraîné « comme un boxeur avant le combat », selon son expression, il est prêt à croiser le fer avec les prêtres « gauchistes ». Ce que me confirme le célèbre dominicain brésilien Frei Betto, lors d’un entretien à Rio de Janeiro :

— À l’époque, la plupart des évêques étaient conservateurs. Mais López Trujillo n’était pas seulement un conservateur : c’était quelqu’un d’extrême droite. Il était ouvertement du côté du grand capital et de l’exploitation des pauvres : il défendait le capitalisme davantage que la doctrine de l’Église. Il avait des tendances cyniques. À la conférence du CELAM à Puebla il est allé jusqu’à gifler un cardinal !

Alvaro Léon, l’ancien collaborateur de López Trujillo, poursuit :

— Le résultat de Puebla est en demi-teinte pour López Trujillo. Il réussit à reprendre le pouvoir et à se faire élire président du CELAM mais, en même temps, il ne s’est pas débarrassé de la théologie de la libération qui continuera à fasciner un nombre important d’évêques.

Ayant maintenant le pouvoir, Alfonso López Trujillo peut affiner sa stratégie politique et user de méthodes iconoclastes pour asseoir son influence. Il dirige le CELAM d’une main de fer de 1979 à 1983, et Rome apprécie d’autant plus sa combativité qu’elle est conduite, comme c’est le cas avec Marcial Maciel, par un « local ». Plus besoin d’envoyer des cardinaux italiens parachutés ni d’utiliser les nonces apostoliques pour mener la guerre contre le communisme en Amérique latine : il suffit de recruter les bons Latinos serviles pour « faire le job ».

Et Alfonso López Trujillo est tellement dévoué, tellement enflammé, qu’il fait son travail d’éradication avec zèle, à Medellín, à Bogotá et bientôt dans toute l’Amérique latine. Dans un portrait ironique de l’Economist, le journaliste évoque sa calotte rouge de cardinal, véritable béret de Che Guevara à l’envers !

Le nouveau pape Jean-Paul II et son entourage cardinalice ultraconservateur, qui pilotent maintenant leur guerrier López Trujillo, vont faire de la reddition totale du courant de la théologie de la libération leur priorité. C’est également la ligne de l’administration américaine : le rapport de la commission Rockefeller, rédigé à la demande du président Nixon, avait jugé, dès 1969, la théologie de la libération plus dangereuse que le communisme ; dans les années 1980, sous Reagan, la CIA et le département d’État continuent à surveiller les idées subversives de ces prêtres rouges latinos.

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