Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Pourquoi ont-ils accepté de me parler aussi librement, au point de s’étonner de leur propre audace ? Non par jalousie ou vanité, comme nombre de cardinaux et d’évêques ; non pour aider la cause, comme la plupart de mes contacts gays à l’intérieur du Vatican. Mais par déception, comme des hommes qui ont perdu leurs illusions.
Et voici qu’Alexis me livre maintenant un autre secret. Si les gradés qui, je l’ai dit, sont autorisés à se marier ne sont que rarement homosexuels, il en va tout autrement des confesseurs, chapelains, aumôniers et prêtres qui entourent les gardes suisses :
— On nous demande d’aller à la chapelle qui nous est réservée et de nous confesser au moins une fois par semaine. Or, je n’ai jamais vu autant d’homosexuels que parmi les aumôniers de la garde suisse, me révèle Alexis.
Le jeune homme me donne le nom de deux chapelains et confesseurs de la garde qui seraient homosexuels selon lui (ces informations sont confirmées par un autre garde suisse alémanique et un prêtre de curie). On me cite également le nom d’un de ces aumôniers qui est mort du sida (le journaliste suisse Michael Meier l’a révélé dans un article du Tages-Anzeiger en rendant public son nom).
LORS DE NOMBREUX SÉJOURS EN SUISSE, où je me rends chaque mois depuis plusieurs années, j’ai rencontré des avocats spécialisés et les responsables de plusieurs associations de défense des droits de l’homme (comme SOS Rassismus und Diskriminierung Schweiz). Ils m’ont signalé certaines discriminations qui affectent la garde suisse, depuis le processus de recrutement jusqu’au code de bonne conduite appliqué à l’intérieur du Vatican.
Ainsi, selon un avocat suisse, le statut de l’association qui recrute les futurs gardes, dans la confédération, serait ambigu. Est-ce une structure de droit suisse, ou de droit italien, ou encore de droit canonique du saint-siège ? Le Vatican laisse planer cette ambiguïté afin de jouer sur les trois tableaux. Or, le processus de recrutement de ces citoyens helvétiques ayant lieu en Suisse, il devrait être conforme au droit du travail, la loi s’appliquant même aux entreprises étrangères exerçant des activités dans le pays. Ainsi, les règles de recrutement des gardes sont jugées discriminatoires : les femmes sont exclues (alors qu’elles sont acceptées dans l’armée suisse) ; un jeune homme marié ou en couple ne peut pas prétendre au poste, seuls les célibataires étant acceptés ; sa réputation doit être « irréprochable » et il doit être de « bonnes mœurs » (formulations qui visent implicitement à éliminer les gays, mais aussi les personnes transsexuelles) ; quant aux migrants, pourtant si chers au pape François, ils sont également écartés du recrutement. Enfin, il y a peu ou pas de handicapés et de personnes de couleur, de Noirs ou d’Asiatiques parmi les gardes, ce qui peut laisser penser que leurs candidatures ne sont pas retenues.
Selon les avocats que j’ai consultés, la seule interdiction d’être marié serait discriminatoire en Suisse, sans oublier qu’elle est aussi contradictoire avec les principes d’une Église qui prétend encourager le mariage et interdire toute relation sexuelle en dehors de lui.
J’ai fait interroger en allemand, par un avocat, les responsables de la garde suisse sur ces anomalies juridiques et leurs réponses sont significatives. Ils rejettent l’idée de discrimination parce que les contraintes militaires imposeraient certaines règles (pourtant contraires au code de l’armée suisse, qui tient compte des spécificités militaires quant à l’âge ou aux conditions physiques des recrues). S’agissant de l’homosexualité, ils nous ont fait savoir, par écrit, « qu’être gay n’est pas un problème quant au recrutement, à condition de ne pas être trop “openly gay”, trop visible ni trop féminin ». Enfin, les règles orales édictées durant la formation des gardes suisses et leur code de conduite (le Regolamento della Guardia Svizzera Pontificia, que je me suis procuré, et dont la dernière édition préfacée par le cardinal Sodano date de 2006) contiennent elles aussi des irrégularités en matière de discrimination, de droit du travail ou de silence en cas de harcèlement.
Des anomalies non seulement juridiques, au regard du droit suisse, italien ou européen, mais aussi morales, qui en disent long sur les privilèges que s’octroit cet État décidément hors normes.
13.
La croisade contre les gays
AU MOMENT MÊME OÙ LE PAPE JEAN-PAUL II protège Marcial Maciel et qu’une partie de son entourage drague les gardes suisses et s’abandonne à la luxure, le Vatican engage sa grande bataille contre les homosexuels.
Cette guerre-là n’a rien de nouveau. Le fanatisme anti-sodomites existe depuis le Moyen Âge, ce qui n’a pas empêché des dizaines de papes d’être soupçonnés d’avoir des inclinations, y compris Pie XII et Jean XXIII◦– une forte tolérance interne doublée de vives critiques externes restant la règle. L’Église a toujours été plus homophobe dans ses paroles que dans les pratiques de son clergé.
Pourtant, ce discours public du catholicisme se rigidifie davantage à la fin des années 1970. L’Église a été prise de court par la révolution des mœurs qu’elle n’a ni anticipée, ni comprise. Le pape Paul VI, qui n’était pas bien clair sur le sujet, réagit dès 1975 par la célèbre « déclaration » Persona Humana, laquelle s’inscrit dans la dynamique de l’encyclique Humanæ Vitæ : le célibat des prêtres est confirmé, la chasteté valorisée, les relations sexuelles avant le mariage sont prohibées et l’homosexualité est violemment rejetée.
Dans une large mesure, et sur le plan doctrinal, le pontificat de Jean-Paul II (1978-2005) s’inscrit dans cette continuité. Mais il l’aggrave par un discours de plus en plus homophobe alors même que son entourage se lance dans une nouvelle croisade contre les gays (Angelo Sodano, Stanisław Dziwisz, Joseph Ratzinger, Leonardo Sandri, Alfonso López Trujillo sont à la manœuvre, parmi d’autres).
Dès l’année de son élection, le pape fige le débat. Dans un discours du 5 octobre 1979, prononcé à Chicago à l’adresse de tous les évêques américains, il les invite à condamner les actes dits « contre-nature » : « En pasteurs pleins de compassion, vous avez eu raison de dire que : “L’activité homosexuelle, à distinguer de la tendance homosexuelle, est moralement mauvaise.” Par la clarté de cette vérité, vous avez fait la preuve de ce qu’est la véritable charité du Christ ; vous n’avez pas trahi ceux qui, à cause de l’homosexualité, se trouvent confrontés à des problèmes moraux pénibles, comme cela aurait été le cas si, au nom de la compréhension et de la pitié, ou pour toute autre raison, vous aviez offert de faux espoirs à nos frères ou à nos sœurs. » (On notera la formule « ou pour toute autre raison », qui pourrait être une allusion aux mœurs bien connues du clergé américain.)
Pourquoi Jean-Paul II choisit-il d’apparaître, et si précocement, comme l’un des papes les plus homophobes de l’histoire de l’Église ? Selon le vaticaniste américain Robert Carl Mickens, qui vit à Rome, il y aurait deux facteurs essentiels :
— C’est un pape qui n’a jamais connu la démocratie : il a donc tout décidé seul, avec ses intuitions géniales et ses préjugés archaïques de catholique polonais, dont ceux sur l’homosexualité. Ensuite, son modus operandi, sa ligne durant tout son pontificat, c’est l’unité : il pense qu’une Église divisée est une Église faible. Il a imposé une grande rigidité pour protéger cette unité et la théorie de l’infaillibilité personnelle du souverain pontife a fait le reste.