Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Au cours de nos rencontres à Barcelone et Paris, Charamsa me décrit minutieusement cet univers secret, le mensonge si ancré dans les cœurs, l’hypocrisie érigée en règle, la langue de bois, le lavage de cerveau, et il me dit tout ça sur le ton de la confession, comme s’il dénouait l’intrigue du Nom de la rose où les moines se courtisent et s’échangent des faveurs jusqu’au jour où, pris de remords, un jeune moine se jette d’une tour.
— Je lisais et travaillais tout le temps. Je ne faisais que ça. J’étais un bon théologien. C’est pour cela que les responsables de la Congrégation ont été tellement surpris par mon coming out. Ils attendaient cela de tout le monde, sauf de moi, me raconte le prêtre polonais.
Longtemps, l’orthodoxe Charamsa a obéi aux ordres sans états d’âme. Il a même contribué à écrire des textes d’une violence inouïe contre l’homosexualité « objectivement désordonnée ». Sous Jean-Paul II et le cardinal Ratzinger, c’en est même un festival. Le syllabus, dans son entièreté, n’a pas de mots assez durs contre les gays. L’homophobie s’étale ad nauseam dans des dizaines de déclarations, exhortations, lettres, instructions, considérations, observations, homélies, motu proprio et encycliques à tel point qu’il serait ici pénible de lister toutes ces « bulles ».
Le Vatican tente d’interdire aux homosexuels l’entrée des séminaires (sans se rendre compte qu’il tarit ainsi les vocations) ; il légitime leur exclusion de l’armée (au moment même où les États-Unis décident de suspendre la règle du « Don’t ask, don’t tell ») ; il se propose de légitimer théologiquement les discriminations dont les homosexuels peuvent faire l’objet dans leur travail ; et, bien sûr, il condamne les unions de même sexe et le mariage.
Le lendemain de la World Gay Pride qui a eu lieu à Rome, le 8 juillet 2000, Jean-Paul II prend la parole durant la prière traditionnelle de l’angelus pour dénoncer « les manifestations bien connues » et dire son « amertume pour l’affront porté au Grand Jubilé de l’an 2000 ». Mais les fidèles sont en petit nombre ce week-end-là, comparés aux 200 000 personnes gay-friendly qui défilent dans les rues de Rome.
« L’Église dira toujours ce qui est bien et ce qui est mal. Personne ne peut exiger d’elle qu’elle trouve juste une chose qui est injuste d’après la loi naturelle et la loi évangélique », affirme à l’occasion de cette gay pride le cardinal Angelo Sodano qui a tout fait pour faire interdire le défilé LGBT. On note aussi, au même moment, les attaques du cardinal Jean-Louis Tauran qui désapprouve cette manifestation « durant l’année sainte » et celles de l’évêque auxiliaire de Rome, Mgr Rino Fisichella, dont la devise épiscopale est « J’ai choisi la voie de la vérité » et qui ne trouve pas de mots assez durs pour critiquer la World Gay Pride ! Une blague, d’ailleurs, a beaucoup circulé à l’intérieur du Vatican, pour expliquer ces trois prises de position batailleuses : les cardinaux étaient furieux contre la parade gay parce qu’on leur a refusé un char !
Pour avoir fait son coming out trop bruyamment ou pour l’avoir fait trop tardivement, Krzysztof Charamsa est aujourd’hui doublement attaqué par la curie et le mouvement gay italien. Passé en un éclair de l’homophobie internalisée à la drama queen, le prélat dérange. Ainsi on me fait savoir à la Congrégation pour la doctrine de la foi que sa démission serait liée au fait qu’il n’a pas obtenu une promotion qu’il espérait. Son homosexualité aurait été repérée, m’indique une source officielle, puisqu’il vivait avec son boyfriend depuis plusieurs années.
Un prélat de curie, bon connaisseur du dossier, et homosexuel lui-même, me précise :
— Charamsa était au cœur de la machine homophobe vaticane. Il menait une double vie : il attaquait les gays en public ; et vivait avec son amant en privé. Il s’est longtemps accommodé de ce système qu’il a condamné tout à coup, à la veille du synode, mettant en difficulté l’aile libérale de la curie. Ce qui est problématique, c’est qu’il aurait pu, comme moi et d’autres, se ranger aux côtés des progressistes, comme les cardinaux Walter Kasper ou le très friendly Christoph Schönborn. Au lieu de quoi, il les a dénoncés et attaqués pendant des années. Pour moi, Charamsa reste un mystère. (Ces jugements sévères, typiques de la contre-campagne menée par le Vatican, ne contredisent en rien le récit de Krzysztof Charamsa qui a reconnu avoir « rêvé de devenir préfet inquisiteur » et participé à un véritable « service de police des âmes ».)
D’un autre côté, Charamsa n’a guère été défendu par la communauté gay italienne qui a critiqué son « pink-washing », comme le confirme cet autre activiste :
— Dans ses interviews et son livre, il n’a rien expliqué du système. Il n’a parlé que de lui, de sa petite personne. Cette confession n’a aucun intérêt : faire son coming out en 2015, c’est cinquante ans trop tard ! Ce qui nous aurait intéressés, c’est qu’il raconte le système de l’intérieur, qu’il décrive tout, à la Soljenitsyne.
Jugement sévère, sans doute, même si, c’est certain, Charamsa n’a pas été le Soljenitsyne gay du Vatican que certains pouvaient espérer.
LA CROISADE CONTRE LES GAYS est surtout menée sous Jean-Paul II par un prélat autrement plus influent que l’ex-prêtre Charamsa. Il est cardinal, parmi les plus proches de Jean-Paul II. Son nom : Alfonso López Trujillo. Son titre : président du Conseil pontifical pour la famille.
Nous entrons ici dans l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire récente du Vatican : il me faut prendre tout le temps nécessaire, tant le cas est absolument extraordinaire.
Qui est Alfonso López Trujillo ? Le fauve est né en 1935 à Villahermosa, dans la région du Tolima, en Colombie. Il est ordonné prêtre à Bogotá à vingt-cinq ans et, dix ans plus tard, devient évêque auxiliaire de cette même ville, avant de rejoindre Medellín dont il est, à quarante-trois ans, promu archevêque. Parcours classique, en somme pour un prêtre bien né et qui n’a jamais manqué d’argent.
La carrière remarquable d’Alfonso López Trujillo doit beaucoup au pape Paul VI, qui l’a repéré précocement, lors de sa visite officielle en Colombie en août 1968, et plus encore à Jean-Paul II qui en fait, dès le début de son pontificat, son homme de confiance en Amérique latine. La raison de cette grande amitié est simple, et identique à celle que le pape polonais nourrit au même moment pour le nonce Angelo Sodano ou le père Marcial Maciel : l’anticommunisme.
Alvaro Léon, aujourd’hui à la retraite, fut longtemps un moine bénédictin et, lorsqu’il était jeune séminariste, le « maître de cérémonie » d’Alfonso López Trujillo à Medellín. C’est là que je rencontre cet homme âgé au beau visage épuisé, en compagnie de mon principal researcher colombien, Emmanuel Neisa. Alvaro Léon souhaite apparaître dans mon livre sous son véritable nom, « car j’ai attendu tellement d’années pour parler, me dit-il, que je veux le faire maintenant complètement, avec courage et précision ».