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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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La faible culture démocratique de Jean-Paul II est parfois signalée, à Cracovie comme à Rome, par ceux qui l’ont connu, de même que sa misogynie et son homophobie. Pourtant, le pape tolère très bien l’omniprésence des homosexuels dans son entourage. Ils sont si nombreux, si pratiquants, parmi ses ministres et ses assistants, qu’il ne peut ignorer leur mode de vie et même leurs « tendances ». Alors pourquoi entretenir une telle schizophrénie ? Pourquoi laisser s’installer un tel système d’hypocrisie ? Pourquoi une telle intransigeance publique et une telle tolérance privée ? Pourquoi ? Pourquoi ?

La croisade que Jean-Paul II va lancer contre les gays, contre le préservatif et, bientôt, contre les unions civiles, s’inscrit donc dans un contexte nouveau et, pour la décrire, il faut entrer à l’intérieur de la machine vaticane qui, seule, permet de comprendre sa violence, son ressort psychologique profond◦– la haine de soi qui lui sert de puissant moteur secret –, et finalement son échec. Car c’est une guerre que Jean-Paul II va perdre.

Je la raconterai d’abord à travers l’expérience d’un ex-monsignore, Krzysztof Charamsa, un simple maillon de la machine de propagande, qui nous a dévoilé la part d’ombre de cette histoire en faisant son coming out. Je m’intéresserai ensuite à un cardinal de curie, Alfonso López Trujillo, qui en a été l’un de ses acteurs majeurs◦– et dont j’ai suivi minutieusement le parcours en Colombie, en Amérique latine, puis en Italie.

LA PREMIÈRE FOIS que j’ai entendu parler de Krzysztof Charamsa, ce fut par un e-mail : le sien. Le prélat m’a contacté alors qu’il travaillait encore pour la Congrégation pour la doctrine de la foi. Le prêtre polonais avait aimé, m’écrivait-il, mon livre Global Gay et il me demandait de l’aide pour médiatiser le coming out qu’il s’apprêtait à faire et qu’il me confiait sous le sceau du secret. Ne sachant alors s’il s’agissait d’un prélat influent comme il le prétendait, ou d’un charlatan, j’ai interrogé mon ami italien Pasquale Quaranta, journaliste de La Repubblica, afin de vérifier sa biographie.

L’authenticité du témoignage ayant été confirmée, j’ai échangé quelques e-mails avec Mgr Charamsa, lui ai recommandé le nom de quelques journalistes et, en octobre 2015, juste avant le synode sur la famille, son coming out très médiatisé a défrayé la chronique et fait le tour du monde.

J’ai rencontré Krzysztof Charamsa quelques mois plus tard à Barcelone, où il s’était exilé après avoir été démis de ses fonctions par le Vatican. Devenu activiste queer et militant pour l’indépendance de la Catalogne, il m’a fait plutôt bonne impression. Nous avons dîné tous les trois avec Éduard, son boyfriend, et je sentais chez lui, et dans le regard que lui renvoyait Éduard, une certaine fierté, un peu comme quelqu’un qui venait de faire, tout seul, sa petite révolution, son « One-Man Stonewall ».

— Tu te rends compte de ce qu’il a fait ! De son courage ! Il a été capable de faire tout ça par amour. Par amour pour l’homme qu’il aime, m’a dit Pasquale Quaranta.

Nous nous sommes encore revus à Paris l’année suivante et, au cours de ces différents entretiens, Charamsa m’a raconté son histoire, dont il devait faire un livre par la suite, La Première Pierre. Dans ses interviews et ses écrits, l’ancien prêtre a toujours conservé une sorte de retenue, de réserve, peut-être de crainte sinon de langue de bois, qui l’empêchaient de raconter la vraie vérité. Pourtant, s’il parlait vraiment un jour, son témoignage serait capital ; car Charamsa fut au cœur de la machine de guerre homophobe du Vatican.

La Congrégation pour la doctrine de la foi fut longtemps appelée le « Saint-Office » en charge de la tristement célèbre Inquisition et de son fameux Index, la liste des livres censurés ou interdits. Ce « ministère » du Vatican continue aujourd’hui, comme son nom l’indique, de fixer la doctrine et de définir le bien et le mal. Sous Jean-Paul II, ce dicastère stratégique, le second par ordre protocolaire après la secrétairerie d’État, était dirigé par le cardinal Joseph Ratzinger. C’est lui qui a pensé et édicté la plupart des textes contre l’homosexualité et a examiné la plupart des dossiers d’abus sexuels dans l’Église.

Krzysztof Charamsa travaillait là, comme consulteur et secrétaire adjoint de la commission théologique internationale. Je complète son récit par ceux de quatre autres témoignages internes : un consulteur, un membre de commission, un expert et un cardinal membre du conseil de cette congrégation. En outre, j’ai moi-même eu la possibilité de loger de nombreuses nuits, grâce à l’hospitalité de prêtres compréhensifs, dans le saint des saints : des appartements du Vatican près de la place Sainte-Marthe, à quelques mètres du palais du saint-office, où j’ai croisé régulièrement les minutantes affairées de l’Inquisition contemporaine.

La Congrégation pour la doctrine de la foi regroupe une quarantaine de salariés permanents, appelés ufficiali, scrittori ou ordinanze, généralement des prêtres très orthodoxes, fidèles et fiables (Charamsa en parle comme des « fonctionnaires de l’Inquisition »). La plupart sont hautement diplômés, souvent en théologie, ainsi qu’en droit canonique ou en philosophie. Ils sont assistés par une trentaine de consultori extérieurs.

D’une manière générale, chaque « procès inquisitorial » (on dirait aujourd’hui chaque « point de doctrine ») est étudié par les fonctionnaires, discuté ensuite par les experts et consulteurs, avant d’être soumis au conseil des cardinaux qui le ratifie. Cette apparente horizontalité, source de débats, masque en fait une verticalité : un seul homme est autorisé à interpréter les textes et à dicter « la » vérité. Car le préfet de la Congrégation (Joseph Ratzinger sous Jean-Paul II, William Levada puis Gerhard Ludwig Müller sous Benoît XVI◦– tous les deux inféodés à Ratzinger) a naturellement la haute main sur tous les documents : il les propose, les amende et les valide, avant de les présenter au pape, lors d’audiences privées décisives. Le saint-père a le dernier mot. On le voit – et on le sait depuis Nietzsche –, la morale est toujours un outil de domination.

C’est aussi un terrain propice à l’hypocrisie. Parmi les vingt cardinaux qui figurent actuellement dans l’organigramme de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il y aurait une douzaine d’homophiles ou d’homosexuels pratiquants. Cinq au moins vivraient avec un boyfriend. Trois auraient régulièrement recours à des prostitués masculins. (Mgr Viganò critique ou « oute » sept d’entre eux dans sa « Testimonianza ».)

La Congrégation est donc un cas clinique intéressant et le cœur de l’hypocrisie vaticane. Écoutons Charamsa : « Étant en bonne partie homosexuel, ce clergé impose la haine des homosexuels, c’est-à-dire la haine de lui-même, en un acte masochiste désespéré. »

Selon Krzysztof Charamsa, ainsi que d’autres témoignages internes, la question homosexuelle devient, sous le préfet Ratzinger, une véritable obsession maladive. Les quelques lignes de l’Ancien Testament consacrées à Sodome y sont lues et relues ; la liaison entre David et Jonathan sans cesse réinterprétée, comme la phrase de Paul dans le Nouveau Testament qui avoue sa souffrance d’avoir « une écharde dans la chair » (Paul suggèrerait ainsi son homosexualité). Et soudain, quand on est affolé par cette déréliction, quand on comprend que le catholicisme déserte et désole l’existence, une vie sans échappées, peut-être se met-on secrètement à pleurer ?

Ces érudits gayphobes de la Congrégation pour la doctrine de la foi ont leur propre code SWAG◦– Secretely We Are Gay. Lorsque ces prêtres parlent entre eux, dans un jargon féerique, de l’apôtre Jean, le « disciple que Jésus aimait », ce « Jean, déjà chéri plus que les autres », celui que « Jésus l’ayant regardé aima », ils savent très bien ce qu’ils veulent dire ; et quand ils évoquent l’image de la guérison par Jésus d’un jeune serviteur de centurion, « qui lui était cher », selon les insinuations bien appuyées de l’Évangile selon saint Luc, la signification de tout cela ne fait pas de doute à leurs yeux. Ils se savent appartenir à un peuple maudit◦– et à un peuple élu.

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